La grande fresque : Le bal des zwanzeurs et la Babel belge

Publié le 11 Septembre 2026

Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique — Salle d'art contemporain et intemporel

​Bruegel au pays des zwanzeurs : la chute, la frite et le chaos 

Huile sur panneau de chêne, Bruxelles, 2026.

Notice critique : « Cette œuvre monumentale et satirique résume à elle seule la condition belge au premier quart du XXIe siècle, oscillant entre le vertige technologique et le rire salvateur. »

 

​La grande fresque : Le bal des zwanzeurs et la Babel belge

​Si Pieter Bruegel l'Ancien posait aujourd'hui son regard acéré et facétieux sur la société belge, il y trouverait une source d'inspiration infinie. Baignée dans une lumière crue et automnale — typique d'un ciel du Brabant —, la scène oppose subtilement les tons ocres traditionnels du maître, les reflets froids des néons urbains et la lueur chaleureuse des friteries. En zwanzeur de génie, il croquerait les travers du pays au sein d'une immense composition grouillante de détails, incarnant à la perfection cette belgitude si singulière : un savant mélange d'autodérision, de surréalisme quotidien et de résistance joyeuse face à l'absurde.

​Au cœur du tableau, une ronde géante et chaotique, digne de La Danse des paysans, entraîne tout le monde dans un tourbillon en cadence. Posté sur un tonneau, armé de sa grosse caisse et d'un sourire infini, trône le Grand Jojo en personne : patriarche bienveillant, il mène la sarabande avec un sérieux papal tout en insufflant une énergie communicative à la foule. Autour de lui s'articule le grand ballet des paradoxes : des travailleurs en trottinette slaloment entre les pavés sous la crasse et la pluie, tandis qu'en arrière-plan, des files interminables de véhicules s'étirent sur le ring. Ce petit peuple s'agite au rythme des alertes de ses smartphones et des annonces de retards ferroviaires, reprenant en chœur des refrains festifs sans jamais perdre son flegme.

​Dominant la cité, Bruegel implante sa version moderne de la Tour de Babel. À l'horizon se dressent le gigantesque Palais de Justice de Poelaert et ses éternels échafaudages — ce labyrinthe pharaonique où les justiciables perdent leur latin —, flanqué du bâtiment Europa et de sa façade patchwork. Autour de ce monstre architectural, des technocrates, des ministres issus de multiples gouvernements et des citoyens s'agitent dans des langues variées, totalement incapables de se comprendre. L'édifice lui-même semble pencher, menaçant de s'effondrer sous le poids de sa propre complexité administrative.

​Tout près de là, clin d'œil appuyé aux célèbres armures de l'époque de Philippe II, le peintre glisse dans une ruelle des figures anachroniques et réjouissantes : des touristes madrilènes égarés, maillots de la Roja sur le dos, qui s'extasient devant une baraque à frites avec la même solennité que leurs ancêtres conquistadors. Plus loin, postés devant les institutions européennes, des fonctionnaires devisent bruyamment en espagnol, se demandant bien par quel miracle cette Babel parvient à tenir debout.

​Parsémant les quatre coins de la toile, une galerie de saynètes illustre les nouveaux proverbes du XXIe siècle, revisités par le pinceau du maître : au premier plan, un personnage essaie maladroitement de « mettre un chargeur solaire sur une tuile wafel », illustrant la vaine tentative de verdir l'inverdissable. Un peu plus loin, un cycliste s'obstine à « pédaler en sens inverse sur la LEZ pour rattraper son train en retard ». Sur les toits, un rêveur contemple les nuages numériques tout en répétant qu’il « a la brique dans le ventre », tandis qu'un excité s'égosille sur une estrade à « faire des vagues sur un réseau social avec une frite molle ».

​Ces scènes de rue débouchent naturellement sur une taverne voisine aux poutres apparentes, écho lointain de la liesse populaire. Juste à l'entrée de l'établissement, tapi dans l'ombre avec un air faussement candide, se tient Noël Godin l'entarteur : il ajuste la trajectoire d'une magnifique tarte à la crème qu'il s'apprête à propulser au visage d'un haut dignitaire en costume trois-pièces. À l'intérieur, un groupe s'esclaffe en tentant de « partager l'addition d'une carbonnade à six gouvernements ». Un vaste banquet réunit là des convives attablés autour de plats fumants et de bières spéciales, incapables de se mettre d'accord, chacun tirant frénétiquement la nappe de son côté. À travers les fenêtres, les passants observent la scène en haussant les épaules. C'est l'essence même de l'esprit belge : on rit de ses propres tracas, une pinte à la main, face à un arrière-plan où les campagnes verdoyantes et leurs éoliennes luttent encore contre l'étalement du béton.

​Enfin, dans la plus pure tradition flamande, l'œil attentif remarquera, tapi dans un coin sombre et totalement ignoré par la foule affairée, un chat roux qui essaie désespérément d'attraper un drone de livraison embourbé dans les branches d'un vieux saule pleureur, tandis qu'un pigeon de Bruxelles picore tranquillement un reste de gaufre au sucre. Tout continue, imperturbable.

Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

Publié dans #Brueghel, #Zwanze, #Bruxelles

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