Pourquoi la démocratie commence-t-elle par le ventre et non par les urnes ?
Publié le 13 Septembre 2026
Pourquoi la démocratie commence-t-elle par le ventre et non par les urnes ?
Par Mario Scolas, Last Night in Orient, 13 septembre 2026
En ouvrant les pages d'El País aujourd’hui, une certitude amère s'est imposée à moi en observant le paysage socio-économique espagnol : la machine néolibérale continue de broyer les équilibres fondamentaux, de Madrid jusqu'aux quatre coins du pays. Partout, on nous vend la même illusion. On nous répète qu'un système représentatif se résume à glisser un bulletin dans une urne, pendant que l'austérité et la pression marchande grignotent, en silence, les conditions mêmes de notre existence.
Pour regarder cette réalité en face, il faut écouter l'intellectuel Mahmood Mamdani lorsqu'il assène que la démocratie ne sert à rien si les gens ne peuvent pourvoir à leurs nécessités.
Cette fracture entre le vote et la survie quotidienne n'est pas nouvelle, mais elle atteint aujourd'hui un point de rupture. Comme le rappelait déjà Jean Jaurès, notre société consacre une souveraineté politique de façade tout en maintenant la nation économique sous le joug de l'inégalité. Afin que le citoyen ne soit ni un simple consommateur ni un survivaliste du quotidien, nous devons d'urgence replacer trois piliers existentiels au cœur de notre contrat social.
La marchandisation de la santé est l'une des dérives les plus violentes de notre époque. En fragilisant les budgets publics et en traitant les patients comme des clients, on assiste à la raréfaction des ressources, à l'épuisement des soignants et à l'instauration d'une médecine à deux vitesses. Or, nul ne peut exercer ses droits politiques ou participer sereinement à la vie de la cité lorsque son intégrité physique est menacée par de simples impératifs de rentabilité.
Le travail ne devrait pas être une simple variable d'ajustement macroéconomique ou une source de précarité permanente. Lorsque l'emploi perd sa stabilité et sa juste rémunération, il aliène au lieu d'émanciper. Simone Weil écrivait avec justesse que la liberté collective exige l'absence de maîtres ; renouer avec cet idéal implique de redonner au travailleur la maîtrise de son destin, pour vivre de son labeur et non s'y épuiser.
L'éducation est le premier instrument de l'émancipation citoyenne. Pourtant, sous l'effet des politiques d'austérité et d'une privatisation larvée des savoirs, l'ascenseur social est en panne. En réduisant l'école à une simple fabrique de compétences adaptées aux besoins immédiats des entreprises, on oublie sa mission première : former des esprits libres, critiques et éclairés.
Il est temps de cesser de confondre croissance financière et progrès humain. Le capitalisme financiarisé a transformé nos institutions en théâtres d'ombres où les peuples ont le droit de voter, pourvu qu'ils n'aient plus le pouvoir de décider.
Refuser cette dérive, c'est mener une bataille civilisationnelle. Car si l'on oublie l'avertissement de Mahmood Mamdani, l'édifice politique s'effondre : une cité qui abandonne ses malades, précarise ses forces vives et brade l'avenir de ses enfants n'est plus qu'un marché à ciel ouvert. Il est grand temps de renverser la table.
Ne nous contentons plus de constater les dégâts : rejoignez les luttes locales, soutenez les services publics en résistance, investissez les espaces citoyens et exigez la gratuité de nos biens communs. La liberté politique n'est qu'un mirage tant qu'elle ne s'accompagne pas de la sécurité matérielle. À nous de jouer.
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