Publié le 3 Septembre 2026

​Sur le plateau de la RTBF : Le duel de la performance et de la « vie bonne »

​Le Journaliste / Modérateur :

« Monsieur Bouchez, vous prônez une société de l’émancipation par le travail, l’effort et la réduction des charges pour libérer le potentiel entrepreneurial. Face à vous, Paul Ricœur, la liberté ne peut se résumer à une logique de marché. Comment concevez-vous, l'un et l'autre, la justice sociale aujourd'hui ? »

​Georges-Louis Bouchez :

« Regardez, c'est très simple. La liberté individuelle, c'est d'abord le droit d'entreprendre et de récolter les fruits de son travail. Quand on met en place des politiques d'assistanat trop lourdes, on décourage ceux qui se lèvent le matin. Notre modèle repose sur le mérite : travailler plus pour gagner plus, baisser la fiscalité et valoriser la réussite. L'égalité ne doit pas être l'égalité par le bas ou le nivellement général, mais l'égalité des chances. Chacun doit pouvoir s'en sortir par l'effort. »

​Paul Ricœur :

(Prenant la parole avec calme, ajustant ses lunettes)

« Votre discours fait appel à une valeur séduisante, celle du mérite, mais il oublie la complexité réelle de la condition humaine. Ma préoccupation philosophique se résume par une formule simple : viser la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes. Réduire la société à une compétition de performance individuelle occulte un angle mort terrifiant : les déterminismes sociaux et la vulnérabilité.

​L'autonomie de l'individu, dont vous faites l'alpha et l'oméga, n'a de sens réel que si les conditions concrètes de son exercice sont garanties à tous. Si l'économie devient la seule boussole, elle écrase les plus fragiles. Or, une démocratie ne se mesure pas seulement à la réussite de ses battants, mais à la manière dont elle traite ceux qui trébuchent ou qui ne peuvent pas courir aussi vite.

​Les institutions justes ne sont pas là pour laisser faire la loi du marché la plus brute, mais pour corriger ces failles et offrir à chacun la reconnaissance de sa dignité, au-delà de sa seule utilité économique. »

​Georges-Louis Bouchez :

« Mais enfin, Paul Ricœur, la solidarité, nous la finançons ! Et pour la financer, il faut des créateurs de richesse, il faut des entreprises qui prospèrent. Si vous asphyxiez l'économie sous des réglementations et des exigences morales déconnectées des réalités économiques mondiales, il n'y aura plus rien à redistribuer pour personne ! Le vrai social, c'est de l'emploi, pas de l'assistanat perpétuel. »

​Paul Ricœur :

*« C'est précisément là que réside ce que j'appelle le paradoxe politique. D'un côté, l'État a une fonction rationnelle indispensable — une architecture — pour maintenir le lien horizontal du "vivre-ensemble". De l'autre, le pouvoir politique tend toujours à se bureaucratiser ou à se soumettre à la logique technocratique et marchande. *

​Je ne nie pas la nécessité d'une économie saine, mais je dis que l'économie doit servir les hommes, et non l'inverse. Lorsque la politique oublie l'éthique de la sollicitude et se réduit à un pur rapport de force gestionnaire ou à une posture de communication médiatique immédiate, elle perd son âme et fracture le corps social. Le juste n'est pas ce qui est conforme à un simple calcul d'efficacité chiffrée, mais ce qui fait place à l'autre dans sa vulnérabilité. »

​Suite du débat : Médias, vitesse et autorité de l'État

​Le Journaliste / Modérateur :

« Monsieur Bouchez, vous êtes un habitué des plateaux, adepte du verbe haut, de la réactivité immédiate et des réseaux sociaux pour porter votre message. À côté de cela, Monsieur Ricœur, vous incarnez une philosophie de la lenteur, de la médiation et de la distance critique. Comment jugez-vous l'impact de ces médias de l'immédiateté sur notre démocratie ? Et qu’en est-il de l'autorité de l'État ? »

​Georges-Louis Bouchez :

« Mais regardez la réalité en face ! Aujourd'hui, les citoyens n'attendent plus des mois qu'un cénacle de sachants ou de philosophes se mette d'accord. Ils veulent de la transparence, de la rapidité, et ils veulent que ça bouge. Les réseaux sociaux et les plateaux télé, c'est l'arène démocratique moderne. C’est là que se fait la confrontation directe des idées. Je préfère un débat cash, sans filtre, quitte à bousculer le confort des institutions, plutôt que l'hypocrisie d'un système feutré où rien ne change. Quant à l'autorité de l'État, elle doit s'exercer par des actes forts : le respect de l'ordre, la valorisation de ceux qui respectent les règles et une fermeté absolue face à ceux qui les contournent. »

​Paul Ricœur :

(Souriant calmement)

« C'est précisément cette confusion entre le spectacle de la communication et le travail de la délibération qui fragilise nos démocraties contemporaines. Vous confondez la vitesse avec la vérité. La politique n'est pas un flux continu de petites phrases destinées à capter l'attention dans l'immédiateté d'un journal télévisé. Elle exige de la distance, du récit et du temps long.

​Quant à l'autorité de l'État, vous l'avez réduite à une simple fonction de police ou de contrainte. Or, pour ma part, j'ai toujours pensé que l'autorité ne se décrète pas par la force ou l'invective médiatique ; elle s'atteste. L'autorité véritable est une autorité reconnue, c'est-à-dire consentie parce qu'elle est juste et qu'elle protège le lien social. Si l'État abdique sa fonction d'arbitre impartial pour devenir le simple gestionnaire d'une compétition de tous contre tous, il perd son autorité morale. Il ne lui reste alors que la contrainte brute, ce qui est le signe d'une démocratie en crise, pas d'un État fort. »

​Georges-Louis Bouchez :

« C'est bien beau de parler d'autorité morale, mais pendant que vous théorisez la lenteur et le consentement, les gens sur le terrain subissent l'insécurité, la complexité administrative et le sentiment qu'on ne protège plus ceux qui travaillent. L'autorité, ça commence par dire les चीजें clairement, sans langue de bois, et par assumer des choix tranchés. La démocratie n'est pas un séminaire universitaire, c’est un combat permanent pour faire avancer les choses ! »

​Paul Ricœur :

« Un combat, oui, mais régi par des règles symboliques et institutionnelles qui empêchent la violence pure. Le danger de votre approche, c'est de transformer la politique en une suite de duos conflictuels permanents où l'adversaire devient un ennemi à abattre pour faire le buzz. La démocratie authentique est le lieu où le conflit existe, certes — je l'ai assez dit —, mais où il est institutionnalisé, canalisé par la parole et le droit, et non livré à la tyrannie de l'audimat. »

​La conclusion du modérateur

​Le Journaliste / Modérateur :

« Merci, Monsieur Bouchez, et merci à vous, Monsieur Ricœur, pour cet échange exceptionnel qui aura traversé les décennies et les disciplines.

​Ce soir, nous avons vu s'opposer deux conceptions de notre avenir collectif. D’un côté, une vision libérale portée par Georges-Louis Bouchez, qui fait de la liberté d’entreprendre, du mérite individuel, de la transparence et de la réactivité médiatique les moteurs indispensables d’une société en mouvement, où l’État doit être le garant de l’efficacité et de la sécurité.

​De l'autre, la voix de Paul Ricœur nous a rappelé l'urgence d'une boussole éthique. Pour le philosophe, la performance économique ne saurait se substituer à la "vie bonne" et au souci des plus vulnérables. Face à la tyrannie de l'immédiateté et du spectacle politique, il nous lègue l'exigence d'un État garant de l'architecture institutionnelle et d'une parole publique qui prend le temps de la justice et de la reconnaissance.

​Entre le pragmatisme du combat politique de terrain et l’exigence de la sagesse démocratique, le débat reste grand ouvert. C’est à vous, chers auditeurs et téléspectateurs, qu’il appartient désormais de trancher. Bonne soirée sur la RTBF. »

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Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

Publié dans #Paul Ricœur, #Philosophie, #Néolibéralisme

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Publié le 3 Septembre 2026

Faut-il tuer l'empathie pour réussir?
​Performance contre vulnérabilité : faut-il avoir peur de l'empathie ?

​L’empathie serait-elle une faiblesse… ou ce qui nous permet de rester profondément humains ? Le débat fait rage entre la vision techno-pragmatique d'Elon Musk, la résistance humaniste et la réalité de notre histoire évolutive.

​« Une faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale ». La formule, signée Elon Musk, a de quoi heurter. Replacée dans son contexte, la pensée du multimilliardaire se veut pragmatique : l’empathie serait une belle qualité, mais elle risquerait, si elle est mal calibrée, d’être exploitée jusqu’à devenir « suicidaire » pour nos sociétés face à la compétition mondiale.

​Face à cette vision utilitariste, la levée de boucliers a été immédiate. Pour le père Michel Bacq, jésuite et auteur, cette idée reste « horrible et scandaleuse ». Car pour lui, l’empathie est d'abord une qualité de présence à l'autre : une attention portée à la souffrance qui ne signifie ni s'oublier ni tout accepter, mais reconnaître notre fragilité commune.

​Pourtant, au-delà de ce choc de figures médiatiques, la question mérite d'être posée : l’empathie est-elle notre plus grand bouclier ou le « bug » d'une humanité en quête d'efficacité ?

​L’angle anthropologique : quand l’empathie a fait naître l’humanité

​Pour départager les tenants de l'ultra-performance et les défenseurs de l'humain, l’anthropologie évolutionniste offre un verdict clair. Contrairement au mythe d'un homme préhistorique purement guidé par la loi du plus fort, les travaux de paléoanthropologie montrent que la survie d'Homo sapiens doit tout à la coopération radicale.

​Les archives fossiles regorgent de squelettes d'individus lourdement handicapés, blessés ou âgés, qui ont pourtant survécu de longues années grâce aux soins prodigués par leur clan. Dès les origines, la capacité à ressentir la douleur d'autrui et à protéger les plus fragiles n'a pas été un frein, mais l'avantage évolutif suprême qui a permis de bâtir des sociétés complexes. Vouloir supprimer l’empathie au nom de la rationalité économique revient donc à renier l'impulsion biologique et culturelle qui nous a fait sortir de la barbarie.

​Le piège de l’empathie tribale : quand la raison vacille

​Reste que l'anthropologie et la sociologie tempèrent tout angélisme. L'empathie n'est pas un système universel infaillible : elle est, par nature, tribale et sélective. Nous sommes naturellement câblés pour résonner avec ceux qui nous ressemblent, ce qui peut rendre nos sociétés vulnérables au pathos médiatique ou à l'immédiateté des algorithmes. Poussée à l'extrême, une empathie sans discernement peut effectivement paralyser la décision stratégique à long terme.

​Le coût psychologique : de la contagion à l'épuisement

​L'excès inverse guette notre époque hyperconnectée. Être constamment en résonance avec la souffrance du monde, sans filtre, mène à la « fatigue de compassion ». Lorsque l'empathie se confond avec une simple contagion émotionnelle au point de s'effondrer soi-même, elle devient destructrice. La véritable empathie demande donc un apprentissage : elle doit se muer en une compassion lucide, capable d'agir sainement sans s'autodétruire.

​Le « miracle » de la présence face aux machines

​C’est précisément là que réside la force de la définition portée par le père Michel Bacq. Être empathique ne consiste pas à multiplier les conseils ou à vouloir tout régler par une formule magique. « Il a besoin non pas de conseils, mais de présence, et d’une présence qui ne le juge pas. »

​À l’heure où l'intelligence artificielle simule la bienveillance, automatise l'écoute et promet des réponses standardisées 24h/24, cette présence humaine — gratuite, vulnérable et imparfaite — devient un luxe radical. Face au froid calcul des algorithmes et à la tyrannie de la performance absolue, s'arrêter pour simplement « être là » avec la souffrance d'autrui n'est pas un acte de faiblesse. C'est l'ultime acte de résistance.

​Conclusion : l'art de l'équilibre

​L'empathie est un fil tendu. D'un côté, la technocratie et le pragmatisme froid risquent de vider le monde de son âme au nom de l'efficacité. De l'autre, le sentimentalisme aveugle peut paralyser l'action juste.

​Mais l'histoire de l'humanité nous envoie un message limpide : l'empathie n'est pas une option culturelle que l'on peut débrancher quand elle devient trop coûteuse. Elle est le socle de notre maison commune. Refuser l'empathie par peur de la faiblesse, c'est finalement guérir la maladie en tuant le patient : sauver la civilisation en cessant d'être humains.

​📚 Bibliographie (Norme ISO 690)

​Tendance 1 : Anthropologie, biologie évolutive et regard critique

  • ​DE WAAL, Frans. L'Âge de l'empathie : Leçons de nature pour une société solidaire. Traduit par Laurent Bury. Paris : Les Liens qui libèrent, 2010. ISBN 978-2918597087.
  • ​KARAKI, Samah. Le Biais du survivant : Repenser la réussite et la performance. Paris : Jean-Claude Lattès, 2023. ISBN 978-2709671194.
  • ​TOMASELLO, Michael. Une histoire naturelle de la morale. Traduit par Alice Seban. Paris : Albin Michel, 2016. ISBN 978-2226320070.

​Tendance 2 : Philosophie, spiritualité, psychologie et éthique du soin

  • ​BACQ, Michel. L'empathie : Une force de vie ou une faiblesse ? [Ouvrage ou essai théologique/philosophique de l'auteur].
  • ​HILLESUM, Etty. Une vie bouleversée : Journal 1941-1943. Traduit par Philippe Noble. Paris : Seuil, 1995. ISBN 978-2020238687.
  • ​RICOEUR, Paul. Soi-même comme un autre. Paris : Seuil, 1990. (Collection L'Ordre philosophique). ISBN 978-2020126427.

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Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

Publié dans #Civilisations, #Psychologie, #Religion, #Anthropologie, #Occident

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Publié le 2 Septembre 2026

Pistes cyclables et gros bras sur Facebook: chronique d'une hystérie bruxelloise

La guerre des pavés : anatomie des forçats du clavier qui vomissent les mobilités douces à Bruxelles

​Par Mario Scolas

​Sur les réseaux sociaux, et plus particulièrement sur Facebook — le grand terrain de camping numérique où s'échouent les aigreurs du quotidien —, il suffit qu'une photo de piste cyclable ou de trottinette mal garée apparaisse pour déclencher une véritable curée. Entre deux indignations sur la météo et un post nostalgique sur la bonne vieille époque, une armée de chevaliers blancs du bitume sort ses claviers pour réclamer l'interdiction pure et simple de tout ce qui roule à la sueur du front ou à l'électricité.

​Au-delà du simple caprice de grincheux, qui sont ces forçats du clavier qui vomissent les vélos et les trottinettes à Bruxelles ? Décryptage d'une faune bien installée.

​1. La galerie de portraits des réfractaires
  • ​Le piéton assiégé (ou l'art du drame piétonnier) : Muni de sa canne ou de sa poussette, il vit dans la terreur permanente d'être percuté par un bolide silencieux. Pour lui, le trottoir est une zone de non-droit absolue où le moindre deux-roues est assimilé à un missile intercontinental.
  • ​Le navetteur en surchauffe : Coincé pendant quarante-cinq minutes dans son habitacle au milieu du ring, il arrive au bureau (ou rentre dans sa lointaine banlieue) avec les nerfs en pelote. Il voit dans le moindre aménagement cyclable bruxellois un complot personnel ourdé pour l'empêcher d'arriver à l'heure à son open-space.
  • ​Le boomer nostalgique du c'était-mieux-avant : Pour lui, le vélo urbain et la trottinette sont les symboles d'une jeunesse décadente et fainéante. Il rêve d'un retour au bon vieux temps des pots d'échappement qui embaument l'asphalte.
  • ​Le procureur de la généralisation : Il a vu un cycliste griller un feu rouge. Par un subtil tour de passe-passe intellectuel, il en conclut que tous les usagers de la mobilité douce sont des délinquants en puissance qu'il conviendrait d'envoyer aux galères.
  • ​L'illuminé du complot identitaire : Incapable de regarder une trottinette sans y voir un signe de la fin de la civilisation occidentale, il profite de chaque fait divers pour déverser sa soupe xénophobe, persuadé que le guidon est une arme de destruction massive de l'identité locale.
​2. Le vrai problème : Bruxelles contre le reste du monde

​Derrière cette foire d'empoigne numérique se cache surtout un immense fossé géopolitique et psychologique : le choc entre ceux qui subissent la ville de l'extérieur et ceux qui y habitent.

​D'un côté, vous avez les navetteurs qui traversent la capitale en diagonale et vivent Bruxelles comme un immense parking hostile. De l'autre, vous avez les résidents bruxellois qui y vivent au quotidien, respirent l'air des quartiers apaisés et voient d'un bon œil la transformation de leur cadre de vie.

​Mais devinez qui a le plus de temps et d'aigreur à revendre sur les groupes Facebook locaux ? Certainement pas le Bruxellois qui profite de sa rue piétonne, mais bien le navetteur qui évacue sa frustration pendulaire depuis son canapé en province.

​3. Le carburant à clics des algorithmes

​Heureusement, ce tableau peu reluisant ne reflète en rien la réalité de la rue. Les statistiques de fréquentation des pistes cyclables bruxelloises explosent, prouvant que la transition est bel et bien en marche.

​Si les réseaux sociaux donnent l'impression d'une ville au bord de la guerre civile, c'est tout simplement parce que la colère fait vendre. Les algorithmes de Facebook adorent le sang, les larmes et les insultes : plus c'est grotesque, plus ça commente.

​La prochaine fois que vous lirez qu'un cycliste s'apprête à renverser la civilisation, souvenez-vous qu'il ne s'agit que d'un vieux feu de paille numérique alimenté par des gens qui, probablement, n'ont pas mis les pieds dans Bruxelles intra-muros depuis des lustres.

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Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

Publié dans #Facebook, #Bruxelles

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