Publié le 9 Octobre 2026
Par Mario Scolas pour Last Night in Orient — 9 octobre 2026
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À l’heure où l'information se consomme dans l'urgence, le Journal Télévisé de 13 h de la RTBF a récemment offert un cas d'école de ce que la sociologie des médias nomme la spectacularisation. En choisissant d'ouvrir son édition sur les violences commises en marge d'une manifestation, la chaîne publique a commis un choix éditorial lourd de sens, illustrant une distorsion de la réalité démocratique.
Pour comprendre l'impact de ce choix, il faut d'abord se tourner vers la dramaturgie télévisuelle. Soumis à la tyrannie du chronomètre, le journal cherche instinctivement à capter l'attention par le choc visuel. Le mélodrame l'emporte alors sur l'analyse, réduisant une crise sociale complexe à un affrontement manichéen où le fait politique est rétrogradé au rang de fait divers sécuritaire.
Cette mise en scène obéit à une théorie du cadrage redoutable : en imposant d'emblée un cadre policier à l'événement, le JT verrouille l'interprétation du téléspectateur. La crise n'est plus lue comme un cri de détresse sociale, mais comme une menace directe à l'ordre public. Ce procédé engendre une criminalisation de la protestation d'une violence symbolique inouïe. En plaçant l'agitation d'une minorité en tête de gondole, le journal invisibilise la masse des citoyens qui expriment un désaccord légitime dans le calme, amalgamant l'ensemble du cortège à ses franges violentes.
Pire encore, cette exposition nourrit une prophétie auto-réalisatrice bien connue des sociologues de la déviance. Les groupes radicaux, parfaitement conscients des règles du jeu médiatique, savent qu'une vitre brisée garantit un prime-time. En leur offrant cette vitrine, les médias — et en premier lieu le service public — deviennent les complices d'une stratégie de la tension. <div></div>
Mais cette dérive s'ancre aussi dans une profonde fragilité institutionnelle. Alors que la RTBF face à des coupes budgétaires massives exigées par la Fédération Wallonie-Bruxelles, la question de l'indépendance éditoriale se pose avec acuité. Un média public étranglé financièrement et soumis à la dictature de l'audimat présente une vulnérabilité structurelle. On assiste dès lors à une forme d'homologie structurale entre les intérêts du pouvoir en place — soucieux de disqualifier la fronde sociale — et les choix de programmation d'une institution fragilisée, incitée à privilégier le consensus mou ou le sensationnalisme au détriment d'enquêtes de fond exigeantes.
C'est précisément là que l'erreur de la RTBF devient impardonnable. Contrairement aux acteurs privés, le service public est financé par la collectivité pour être un garant du débat démocratique. En troquant la rigueur contre le frisson de l'image choc, l'institution manque à son mandat premier.
Ce spectacle permanent est un scandale déontologique inacceptable. Face à ces dérives, l'avenir de notre démocratie d'information dépend d'un sursaut collectif : par un droit de regard et une exigence citoyenne accrus, le public doit rappeler le service public à ses devoirs fondamentaux. L'information publique doit impérativement redevenir le miroir fidèle des rapports de force réels de notre société, affranchie des pressions et de la mise en scène de ses excès, pour que pareille faute ne se reproduise plus.
- BECKER, Howard Saul. Outsiders: études de sociologie de la déviance. Paris: Métailié, 1985. ISBN 978-2-86424-039-5.
- Extrait / Éclairage : « Les règles créent la déviance en l'appliquant à des personnes particulières et en les étiquetant comme des outsiders. » (Cette approche éclaire la prophétie auto-réalisatrice et la façon dont les médias étiquettent les mouvements sociaux).
- BOURDIEU, Pierre. Sur la télévision. Paris: Liber, 1996. ISBN 978-2-912107-00-4.
- Extrait / Éclairage : « La télévision tend à accorder un privilège extraordinaire à tout ce qui est spectaculaire, dramatique, divers, au fait divers qui fait sensation. » (Fondement direct du concept de spectacularisation du journal télévisé analysé dans votre tribune).
- CHOMSKY, Noam et HERMAN, Edward S. La Fabrication du consentement: de la propagande médiatique en démocratie. Traduit de l'anglais par Nicolas Chevalier. Paris: Agone, 2008. ISBN 978-2-7489-0072-9.
- Extrait / Éclairage : « Les médias servent à mobiliser l'appui public en faveur des intérêts spéciaux qui dominent l'activité étatique et privée. » (Soutient l'analyse d'économie politique et l'homologie structurale entre le pouvoir et le service public fragilisé).
- DELLA PORTA, Donatella et DATES, Ansgar (dir.). Transnational Protest and Global Activism. Lanham: Rowman & Littlefield Publishers, 2005. ISBN 978-0-7425-1820-5.
- Extrait / Éclairage : « Public authorities and media frames often converge to criminalize dissent, reducing complex political mobilizations to public order issues. » (Appuie le mécanisme de criminalisation de la protestation et le déplacement du stigmate sécuritaire).
- ENTMAN, Robert M. Framing: Toward Clarification of a Fractured Paradigm. Journal of Communication, 1993, vol. 43, no. 4, pp. 51–58. ISSN 0021-9916.
- Extrait / Éclairage : « Framing essentially involves selection and salience. To frame is to select some aspects of a perceived reality and make them more salient in a communicating text. » (Définit la théorie du cadrage journalistique et la mise en avant artificielle de la violence).
- GOFFMAN, Erving. Les Cadres de l'expérience. Paris: Éditions de Minuit, 1991. ISBN 978-2-7073-1384-5.
- Extrait / Éclairage : « Les cadres primaires permettent à l'individu d'en andosser ou d'en décoder la signification, organisant les événements sociaux selon des schémas d'interprétation prescriptifs. » (Sert de base conceptuelle au verrouillage de l'interprétation par le JT de la RTBF).
- NEVEU, Erik. Sociologie du journalisme. 4e éd. Paris: La Découverte, 2019. ISBN 978-2-7071-9721-4.
- Extrait / Éclairage : « Le journalisme est traversé par des contraintes économiques et politiques structurelles qui pèsent lourdement sur la fabrique de l'information et l'autonomie des rédactions. » (Éclaire la vulnérabilité institutionnelle et les pressions budgétaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles).
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