Publié le 27 Août 2026
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Par Mario Scolas
Résumé : Cet article examine la manière dont la chanson populaire belge s'approprie les formes spectaculaires de la culture internationale – du tango hollywoodien aux musiques du monde – pour les subvertir à travers le prisme de la zwanze et du pastiche. S'appuyant sur une analyse musicologique et sémiotique, cette étude démontre comment ce processus d'acculturation inversée constitue un mode original de construction identitaire, oscillant entre le burlesque et le tragique.
Introduction
Dans le champ des cultural studies et de la musicologie, l'étude des transferts culturels met traditionnellement l'accent sur les dynamiques d'hégémonie et d'assimilation (Blanckaert, 2018). Toutefois, la culture belge – et plus particulièrement bruxelloise – offre un contre-exemple paradigmatique à travers la pratique du pastiche et de la zwanze (Piret, 2012). En croisant le faste dramatique des grands genres internationaux (tels que les tangos de Broadway ou les orchestrations hollywoodiennes) avec l'autodérision populaire et le parler local (brusseleir), la chanson belge érige le décalage esthétique en un véritable système d'expression (Verdoodt, 1999).
Cet article se propose d'analyser les ressorts de cette métamorphose culturelle, d'en retracer la généalogie à travers plusieurs figures emblématiques – du Grand Jojo à Stromae, en passant par Sttellla et Arno – et d'en expliciter les mécanismes musicologiques (Nattiez, 1987).
1. Le dialogue des cultures et la domestication du spectaculaire
Sous l'angle du dialogue interculturel, la zwanze musicale ne procède pas d'une simple imitation, mais d'un phénomène d'acculturation inversée (Depiesse, 2015). Lâchés dans l'espace public de la kermesse ou de la brasserie, les canons de la grande culture exogène sont accueillis non pour être révérés, mais pour être domestiqués.
Ce processus repose sur trois axes fondamentaux :
- Le choc des esthétiques : L'affrontement entre la solennité ténébreuse des codes internationaux (mesures syncopées, crescendos de cuivres) et la trivialité joyeuse de la satire locale (Corbin, 2008).
- La subversion par l'altérité : L'emprunt de formes étrangères sert de repoussoir ironique pour mieux affirmer une identité locale décomplexée.
- Le ciment de la « belgitude » : Le détournement artistique agit comme un rituel anthropologique de cohésion sociale, transformant une influence exogène en un patrimoine symbolique partagé (Meurant, 1980).
2. Typologie des trajectoires artistiques : de la tradition à l'absurde
La pérennité de cet esprit frondeur s'observe à travers des mutations stylistiques successives qui traversent le paysage musical belge du XXe siècle à nos jours.
Figure tutélaire du folklore bruxellois (Meurant, 1980), Jules Jean Vanobbergen, alias Le Grand Jojo, systématise le télescopage des genres. Son œuvre majeure, Le Tango du Congo (1972), constitue un cas d'école musicologique et textuel : le romantisme suranné et dramatique du tango y est subverti par une imagerie kitsch, des clichés coloniaux désuets et une narration picaresque ancrée dans le terroir bruxellois. L'exotisme de pacotille s'y fracasse délibérément sur le bitume urbain, prolongeant une esthétique de foire également visible dans des hymnes tels que Jefke Stamenei.
Avec Sttellla, mené par Jean-Luc Fonck, le pastiche s'oriente vers l'absurde dadaïste. En s'appuyant sur des structures musicales faussement naïves, des ritournelles de variétés ou des marches entraînantes, le groupe élabore un théâtre de la zwanze chanté. Les calembours et les situations ubuesques désamorcent toute velléité de sérieux mélodique, inscrivant la démarche dans la grande tradition surréaliste belge.
Dans un registre rock, blues et ostendais, Arno incarne la même posture subversive. Ses relectures de monuments de la chanson sentimentale (à l'instar de Les Filles du Bord de Mer de Salvatore Adamo) illustrent un art du grand écart fondé sur l'urgence vocale, la gouaille éraillée et un cynisme teinté d'humanisme. L'emprunt mélodique devient le vecteur d'une réécriture existentielle.
À l'époque contemporaine, Stromae propulse cette tradition dans l'hybridation globale. Par un mécanisme propre à la zwanze – le « rire pour ne pas pleurer » (Piret, 2012) –, il superpose des thématiques d'une profonde gravité existentielle (la solitude, l'aliénation, l'absence paternelle dans Papaoutai) à des structures rythmiques éminemment dansantes (electro-tango, rumba congolaise, pop synthétique). Le pastiche des codes visuels de la haute couture et des médias de masse parachève cette critique sociale masquée sous les apparences du divertissement.
3. Analyse musicologique du pastiche belge
D'un point de vue strictement musicologique (Nattiez, 1987), le dispositif artistique repose sur une triade structurelle :
- Le mimétisme formel : L'arrangeur respecte rigoureusement les grammaires stylistiques du genre parodié (syncopes, modulations, instrumentation). Cette rigueur académique piège l'auditeur en créant un horizon d'attente conventionnel.
- Le contrepoint ironique : La tension dramatique ou la neutralité de l'écrin instrumental est pervertie par la nature triviale ou tragico-comique du texte chanté, créant un hiatus sémantique permanent (Hutcheon, 1985).
- L'exagération du pathos : Le recours à des procédés hyperboliques – vibratos appuyés, silences théâtraux, orchestrations boursouflées – fonctionne comme une mise en abyme critique, évacuant tout élitisme au profit d'une connivence ludique avec le public.
Conclusion
En définitive, le pastiche et la zwanze dans la chanson belge ne relèvent pas de la simple parodie divertissante, mais constituent un dispositif esthétique sophistiqué de négociation culturelle (Depiesse, 2015). En s'emparant des formes musicales internationales pour les domestiquer et les tourner en dérision, les artistes belges formulent une poétique de la lucidité : celle où l'art de ne jamais se prendre au sérieux devient le moyen le plus sûr d'énoncer de profondes vérités sur la condition humaine.
Discographie sélective
- Le Grand Jojo. Le Tango du Congo. Disques Vogue, 1972.
- Le Grand Jojo. Chef, un p'tit verre, on a soif ! / Jefke Stamenei. Heey Records, 1979.
- Arno. French Bazaar. Universal, 2004.
- Stromae. Cheese (contenant Alors on danse). Mercury Music Group, 2010.
- Stromae. Racine carrée (contenant Papaoutai et Tous les mêmes). Mosaert / Universal, 2013.
Références Bibliographiques
- Blanckaert, Claude. L'Identité culturelle et l'altérité : perspectives anthropologiques et historiques. Paris : Éditions du CNRS, 2018.
- Corbin, Alain. L'Harmonie des plaisirs : oreilles et critique musicale dans la France du XIXe siècle. Paris : Perrin, 2008.
- Depiesse, Jean-Paul. La Chanson populaire et ses territoires : identités, parodies et subversions. Bruxelles : Presses Universitaires de Bruxelles, 2015.
- Hutcheon, Linda. A Theory of Parody: The Teachings of Twentieth-Century Art Forms. New York : Methuen, 1985.
- Meurant, René. Le Folklore de Bruxelles et de sa région. Bruxelles : Éditions Delta, 1980.
- Nattiez, Jean-Jacques. Musicologie générale et sémiologie. Paris : Christian Bourgois Éditeur, 1987.
- Piret, Paul. « Le rire et le tragique : la zwanze comme catharsis dans l'art urbain bruxellois », Revue Belge de Musicologie, vol. 64, 2012, p. 145-162.
- Verdoodt, Albert. Les Particularismes linguistiques et culturels en Belgique : l'exemple du brusseleir. Louvain-la-Neuve : Academia, 1999.
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