Publié le 10 Octobre 2026
Peut-on être chrétien et antifasciste ?
Par Mario Scolas | Last Night in Orient — 10 octobre 2026
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Alors que la droite identitaire et les politiques ultralibérales tentent de réduire l'héritage chrétien à un outil d'exclusion, l'Histoire et la théologie rappellent une tout autre vérité. De la résistance au nazisme à la critique des dérives marchandes actuelles, retour sur une exigence spirituelle fondamentale : l'incompatibilité radicale entre l'Évangile et le fascisme.« Sur chaque époque pèse le risque de construire un monde inhumain et plus injuste. Là où l’humanité court le danger de perdre son visage, nous, chrétiens, nous levons les yeux vers le Dieu qui s’est fait chair. »— Pape Léon XIV (Magnifica Humanitas)
Dans le débat public contemporain, la foi chrétienne fait régulièrement l’objet d’une instrumentalisation politique. De nombreux récits identitaires cherchent à la réduire à un marqueur culturel d'exclusion, l’invoquant comme le rempart xénophobe d’un Occident fétichisé. Pourtant, l’Histoire comme la théologie rappellent une réalité tout autre : pour quiconque prend le message évangélique au sérieux, la foi conduit inévitablement à refuser l’autoritarisme, le nationalisme exclusif et le fascisme.
Loin d’être un oxymore, l’antifascisme chrétien constitue une exigence spirituelle et éthique profondément ancrée dans la tradition évangélique.
Le fascisme repose sur la sacralisation de l’État, la hiérarchisation des peuples et le culte de la force. À l’inverse, l’Écriture sainte pose des fondements qui en déconstruisent radicalement la logique :
- L’égale dignité universelle (Imago Dei) : La tradition judéo-chrétienne affirme que chaque personne est créée à l’image de Dieu (Genèse 1, 27). L’Apôtre Paul prolonge cette intuition en brisant les barrières de race, de nationalité et de statut :« Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. » — Galates 3, 28
- Le refus de l’idolâtrie politique : Le fascisme exige une soumission absolute au chef ou à la nation. Pour la théologie chrétienne, accorder une telle allégeance à un pouvoir terrestre constitue une idolâtrie. Face à l’arbitraire d’État, les Apôtres posent une frontière infranchissable :« Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » — Actes 5, 29
- L’altérité et la justice sociale : Le texte biblique ne conçoit pas la foi sans la protection active de l’opprimé. Le prophète Ésaïe met en garde contre les régimes qui font de la loi un outil de répression (Ésaïe 10, 1-2), tandis que le Lévitique élève l’accueil de l’étranger au rang de devoir sacré :« L’étranger qui séjourne parmi vous sera pour vous comme un autochtone ; tu l’aimeras comme toi-même. » — Lévitique 19, 34
Tout au long du XXe siècle, face aux totalitarismes et aux dictatures, des croyants ont incarné cette résistance au péril de leur vie.
La résistance à l’hydre fasciste en Europe
Face à la nazification des Églises protestantes allemandes, des théologiens comme Dietrich Bonhoeffer et Karl Barth rédigent la Déclaration de Barmen (1934) et fondent l’Église confessante. Bonhoeffer dénonçait ce qu'il appelait la « grâce à bon marché », cette foi passive qui refuse le coût de l'engagement. Pour lui, suivre le Christ exigeait une résistance active contre la tyrannie, engagement qui lui coûta la vie en 1945.
En France, la résistance spirituelle s’organisa autour du journal clandestin Témoignage Chrétien, fondé en 1941 par le père Chaillet pour dénoncer le nazisme, l’antisémitisme et le régime de Vichy. Dès 1937, l’encyclique Mit brennender Sorge du pape Pie XI condamnait publiquement le racisme d’État et le néo-paganisme nazi.
La Théologie de la libération face aux dictatures
Dans les années 1960 et 1970, l’opposition chrétienne à la tyrannie a pris une dimension globale en Amérique latine. Face aux dictatures militaires d'inspiration fascisante (Chili, Argentine, Salvador), des théologiens comme Gustavo Gutiérrez ou Leonardo Boff, ainsi que des figures comme Monseigneur Óscar Romero, assassiné en 1980, ont élaboré la Théologie de la libération. Leur constat était sans appel : rester neutre ou silencieux face à la terreur d’État constitue une complicité directe avec l’injustice.
Aujourd'hui, à l'échelle internationale, l'autoritarisme prend un visage hybride : il associe les réformes économiques ultralibérales au discours identitaire d'extrême droite.
En Europe, l'exemple de la Belgique avec la coalition gouvernementale Arizona — menée par le Premier ministre Bart De Wever (N-VA) aux côtés des libéraux du MR, des sociaux-chrétiens (Les Engagés et CD&V) et des socialistes flamands (Vooruit) — illustre la dangerosité de cet alliage. Sous couvert de rigueur budgétaire et de compétitivité, les politiques de marchandisation du travail, de précarisation des pensions et de contrôle des malades de longue durée réduisent la personne humaine à sa seule rentabilité économique. Cette détérioration des protections sociales crée un sentiment d'insécurité et de ressentiment que la droite dure exploite aussitôt, désignant le migrant ou l'allocataire social comme bouc émissaire.
Cette instrumentalisation franchit un nouveau cap lorsqu'elle capte directement les symboles sacrés à des fins d'autoritarisme politique. L'exemple récent du nouveau président colombien d'extrême droite, Abelardo de la Espriella, concluant son discours d'investiture sous les acclamations d'un « Vive le Christ-Roi ! » pour appuyer un programme ultra-sécuritaire et réactionnaire, illustre à quel point la foi est détournée en bannière d'alignement.
- Le christianisme réduit à un musée identitaire : Pour légitimer le rejet de l'Autre ou l'alignement autoritaire, les courants ethno-nationalistes brandissent les « racines chrétiennes » ou le règne du Christ comme des armes d'exclusion. Ils transforment ainsi une foi fondée sur le don, le pardon et l'universalité en une frontière culturelle rigide.
- La leçon d'humanité des Papes face au rejet : Utiliser les symboles chrétiens pour justifier la violence sociale ou le refus de l'autre constitue une falsification théologique. Dès la fin du XIXe siècle, face au drame des exodes forcés, le pape Léon XIII dénonçait déjà la dureté envers les migrants en rappelant l'impératif de charité évangélique :« Rien n’est plus propre à adoucir les peines des exilés et à leur rendre le courage que de trouver chez les nations étrangères l’image de la patrie et la charité de l’Église. » — Léon XIII (Sancta Dei Civitas)
De Léon XIII à Léon XIV aujourd'hui, le magistère social de l'Église réaffirme que les racines chrétiennes ne sont pas un patrimoine frileux à défendre contre l'étranger, mais un appel permanent à la justice sociale, à l'hospitalité et au respect inconditionnel de la dignité humaine.
L'ultralibéralisme et l'extrême droite partagent en réalité la même vision matérialiste : ils refusent de reconnaître la valeur absolue de l'individu dès lors qu'il n'est pas rentable ou qu'il ne possède pas la « bonne » origine.
Sur Last Night in Orient, nous rappelons régulièrement que la Méditerranée n'a jamais été une muraille, mais un espace fluide de passages, de métissages et de fraternités partagées. C'est sur la rive orientale de cette mer, au Proche-Orient, que le christianisme a vu le jour, bien avant d'être accaparé par les récits identitaires d'une Europe ou de régimes autoritaires repliés sur eux-mêmes.
L’histoire de l’antifascisme chrétien démontre que la foi n’a pas vocation à dresser des murs ni à servir de bannière à la peur. Pour le croyant comme pour l'humaniste engagé, refuser le fascisme, la xénophobie et l'imposture des discours identitaires ne relève pas d'une posture politique d’occasion : c’est l’affirmation vivante d’une promesse universelle d’émancipation, de justice et de fraternité pour toute l’humanité.
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