Publié le 3 Septembre 2026
Derrière une apparente plaisanterie géographique se cache un procédé bien rodé. Sur Facebook et X, l'utilisation ironique du gentilé « suédois » est devenue le nouveau sifflet des sphères identitaires pour contourner la modération et stigmatiser les personnes issues de l'immigration.
Par Mario Scolas
Publié le 3 septembre 2026
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« Encore des Suédois qui font des siennes à Bruxelles... » Sous les articles de faits divers ou de délinquance publiés par les médias belges, ce type de commentaire revient avec une régularité méthodique. À première vue, la phrase évoquerait des touristes ou des ressortissants scandinaves égarés dans la capitale. La réalité est tout autre : il s’agit d’un gros mot codé, d’une périphrase péjorative employée sous couvert d’une zwanze de mauvais goût pour désigner de manière stigmatisante des personnes issues de l'immigration ou racisées.
Ce mème numérique, qui s'est invité en masse dans le paysage en ligne, illustre la mutation du discours haineux sur les plateformes.
Le mécanisme repose sur une ruse linguistique : l'antiphrase sarcastique, qui consiste à dire le contraire de la réalité pour tourner une situation en dérision tout en se cachant derrière un prétendu « humour ».
Pour les auteurs de ces messages, l'intérêt est double :
- Déjouer les filtres : Le mot « suédois » étant parfaitement anodin, les modérateurs automatiques et les intelligences artificielles peinent à le repérer. Seule une analyse contextuelle permet de déceler l'insulte.
- Le signal identitaire : C'est un code de ralliement qui s'appuie sur le stéréotype selon lequel les autorités et les journalistes chercheraient à dissimuler l'origine réelle des auteurs d'infractions.
Sur le plan sociologique, cette pratique s'apparente à une forme de novlangue numérique. Tout comme le concept dystopique forgé par George Orwell — où le vocabulaire est restreint et détourné pour rendre certaines pensées impossibles ou invisibles —, ces codes contemporains tordent le sens des mots du quotidien pour façonner un lexique partisan.
« L'objectif de ces procédés est de banaliser la xénophobie en créant un entre-soi lexical, » analyse le sociologue et chercheur en sciences du langage Thomas Verhaegen. « En utilisant un mot géographiquement neutre, l'émetteur s'assure une double protection : il envoie un message clair à sa communauté tout en conservant une porte de sortie en cas de critique ("ce n'est qu'une blague, vous n'avez pas d'humour"). »
Cette stratégie s'inscrit dans un continuum lexical. Des figures politiques ou médiatiques ancrées à la droite radicale — à l'instar d'Alain Destexhe sur X, dont les prises de position répétées sur l'immigration animent régulièrement le débat public — contribuent à polariser durablement l'attention sur ces thématiques. Alimentée par ces caisses de résonance, la formule a ensuite été adoptée par des comptes militants et des profils anonymes. Sur les réseaux sociaux, la dynamique algorithmique fait le reste : les sujets sensibles génèrent de fortes vagues de participation (indignations, polémiques), faisant artificiellement remonter ces messages controversés tout en haut des fils de discussion.
Pourtant, la justice commence à affiner sa lecture de ces subterfuges. En Belgique, la loi antiracisme du 30 juillet 1981 sanctionne pénalement l'incitation à la haine, à la discrimination ou à la violence en raison de l'origine ou de l'ascendance. Masquer des propos discriminatoires derrière une pirouette géographique inspirée de la novlangue ne suffit plus à s'affranchir de la législation.
Face à la prolifération de ces contenus, les internautes et les institutions rappellent qu'il existe des leviers d'action concrets :
- Le signalement aux plateformes : Il est recommandé d'utiliser les outils de signalement non pas pour le mot « suédois », mais en motivant la démarche pour discours haineux ou harcèlement.
- Le recours institutionnel : En Belgique, les propos haineux caractérisés peuvent être signalés à Unia (le Centre interfédéral pour l'égalité des chances).
- L'appel à la responsabilité des médias : Les gestionnaires de pages d'information ont la responsabilité légale et morale des espaces qu'ils hébergent, ce qui implique de renforcer la modération humaine face à ces dérives langagières.
- CENTRE INTERFÉDÉRAL POUR L'ÉGALITÉ DES CHANCES (UNIA). Lutte contre la discrimination et le racisme en ligne : Guide et cadre juridique. Bruxelles : Unia, [s. d.].
- LOI DU 30 JUILLET 1981 tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie. Moniteur belge, 8 août 1981.
- MOUTON, Aurélie. La novlangue numérique : quand le détournement sémantique devient une arme politique sur les réseaux sociaux. Revue française de sociologie des médias, 2024, vol. 12, n° 2, p. 45-62.
- REUTERS INSTITUTE FOR THE STUDY OF JOURNALISM. Online Harassment and the Challenge of Automated Content Moderation. Oxford : University of Oxford, 2023.
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