Publié le 31 Août 2026
Alors que le Mexique érige la nationalité exclusive en dogme constitutionnel pour verrouiller ses plus hautes charges exécutives, l'exercice consistant à transposer un tel modèle à la Belgique relève de l'anachronisme institutionnel. Pourtant, l'hypothèse de l'allégeance univoque soulève, au-delà de son incompatibilité évidente avec l'ADN fédéral belge, des questions fondamentales sur la souveraineté à l'ère de la mondialisation.
Par Mario Scolas
Au cœur de la science politique comparée, le contraste entre l'État unitaire arc-bouté sur sa défense régalienne et l'État fédéral post-national offre un terrain d'analyse privilégié. D'un côté, le Mexique, marqué par une histoire de souveraineté ombrageuse et de vulnérabilités géopolitiques structurelles, consacre dans ses articles 32 et 91 une intransigeance absolue : pour incarner la puissance exécutive, la double appartenance est bannie. De l'autre, la Belgique, carrefour multiculturel, État-compromis et siège des institutions de l'Union européenne, a fait de la double nationalité une composante organique de son pacte social et politique.
Dès lors, que se passerait-il si l'on appliquait le prisme mexicain de la « patrie exclusive » au système institutionnel belge ? Loin d'être un simple exercice de style juridique, cette transposition théorique met en lumière les tensions structurelles entre le dogme westphalien de la souveraineté et le pragmatisme démocratique contemporain.
I. Le choc constitutionnel : briser le pacte fédéral et s'affranchir du droit européen
Transplanter le verrou mexicain dans l'ordonnancement juridique belge supposerait une démolition contrôlée de l'architecture institutionnelle du pays.
- L'incompatibilité européenne et la non-discrimination : En vertu des traités européens, un citoyen de l'Union jouit de droits civiques et politiques ancrés dans le principe de non-discrimination fondée sur la nationalité. Conditionner l'accès aux plus hauts mandats exécutifs à une nationalité exclusive violerait l'esprit et la lettre de la citoyenneté européenne, tout en créant une rupture indéfendable entre nationaux de pays tiers et citoyens communautaires.
- L'ADN de la double nationalité en Belgique : Contrairement aux pays qui limitent la pluralité civique, la Belgique reconnaît de longue date le droit au cumul des nationalités. Des milliers de Belges, issus des vagues migratoires successives ou de mariages mixtes, détiennent un double ancrage juridique sans que cela n'ait jamais altéré leur dévouement républicain. Exiger une renonciation préalable pour siéger au Conseil des ministres fédéral ou aux gouvernements régionaux reviendrait à frapper d'inéligibilité de facto une frange substantielle du personnel politique et de l'élite administrative.
II. L'argument de la raison d'État : les vertus théoriques d'une allégeance univoque
S'il est aisé de rejeter cette hypothèse au nom du libéralisme politique belge, il convient d'examiner ce que l'école de la souveraineté classique y verrait comme de potentiels avantages stratégiques et institutionnels :
- L'éradication des conflits de loyauté géopolitique : Dans un monde marqué par la recrudescence des tensions interétatiques et des guerres hybrides, un ministre ou un haut dirigeant binational pourrait théoriquement se trouver tiraillé entre les intérêts stratégiques de la Belgique et ceux de son État d'origine. L'exclusivité absolue garantit une transparence psychologique et politique totale.
- La neutralité face aux diplomaties parallèles : Un modèle d'exclusivité couperait court à tout soupçon de clientélisme diasporique ou d'ingérence d'États tiers cherchant à instrumentaliser des binationaux pour infléchir la politique étrangère ou de défense d'un pays hôte.
- La clarté en temps de crise aiguë : En situation de conflit armé ou de rupture diplomatique majeure, l'existence d'une double nationalité expose le décideur public à des injonctions contradictoires, voire à des obligations d'allégeance militaire ou fiscale dictées par les lois extraterritoriales de l'autre État. L'unicité du passeport supprime par construction cette aporie juridique.
- L'exemplarité civique et la cohésion symbolique : Exiger un lien national exclusif pour accéder aux plus hautes charges renforce l'idée d'un engagement politique sans filet de sécurité ni porte de sortie patrimoniale vers une autre patrie, érigeant le dirigeant en incarnation pure de l'intérêt général.
- La simplification du secret d'État : Sur le plan de la sécurité opérationnelle, l'absence de liens juridiques formels avec un pays tiers simplifie radicalement les enquêtes d'habilitation, éliminant les zones grises inhérentes aux connexions familiales, bancaires ou administratives transfrontalières.
III. Le pragmatisme belge : du mythe de l'exclusivité au filtre de la sécurité réelle
Plutôt que d'opter pour une interdiction constitutionnelle aveugle et généralisée — jugée incompatible avec sa sociologie politique —, la Belgique a fait le choix d'un pragmatisme ciblé.
La ligne de démarcation ne se fait pas sur le plan de la nationalité formelle, mais sur celui de l'évaluation des risques individuels. Pour les fonctions politiques (ministres, parlementaires, bourgmestres), la légitimité démocratique et l'onction populaire priment. En revanche, pour les sphères ultrasensibles du renseignement (la Sûreté de l'État, le SGRS) ou de la haute fonction publique de défense, le système belge déploie un dispositif rigoureux : l'enquête d'habilitation de sécurité menée par l'Autorité Nationale de Sécurité.
Si la double nationalité n'y est pas automatiquement éliminatoire, elle fait l'objet d'un examen au cas par cas, mesurant précisément le degré de vulnérabilité face à des États tiers. C'est une réponse chirurgicale là où le Mexique applique une hache constitutionnelle.
Conclusion
Vouloir appliquer les articles 32 et 91 de la Constitution mexicaine à la Belgique serait un contresens historique et juridique. Cela transformerait un État fédéral fondé sur la négociation, l'inclusion et l'ouverture internationale en une forteresse identitaire rigide.
Cependant, le modèle mexicain agit comme un révélateur. Il rappelle une vérité intemporelle de la science politique : face aux turbulences géopolitiques mondiales, toute nation doit trancher la tension permanente entre le pluralisme de ses citoyens et l'intransigeance de sa souveraineté. La Belgique a choisi de faire confiance à son État de droit et à la loyauté éprouvée de ses binationaux ; le Mexique, quant à lui, préfère exiger le sacrifice de l'altérité sur l'autel de la raison d'État. Deux visions du monde, deux manières d'habiter la citoyenneté.
- Constitution politique des États-Unis mexicains (Constitución Política de los Estados Unidos Mexicanos) :
- MX-CPEUM-ART-32 (exclusivité de la nationalité mexicaine par naissance pour l'accès aux charges publiques réservées).
- MX-CPEUM-ART-91 (conditions d'éligibilité et de titularité des Secrétaires d'État / Secretarías de Despacho).
- Cadre institutionnel et constitutionnel de la Belgique :
- BE-CONST-ART-99 (règles de composition et de parité du Conseil des ministres fédéral belge).
- Loi du 11 décembre 1998 relative à la classification et aux habilitations, attestations et avis de sécurité (cadre d'évaluation des risques liés aux allégeances et aux nationalités multiples pour les fonctions sensibles en Belgique).
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