mezwed

Publié le 13 Septembre 2026

Voilà le Mezoued dans son contexte naturel festif : au centre la chekoua en peau de chèvre et la magrouna double à anches simples, flanqué du bendir et de la darbuka. C'est cette configuration — souffle continu et percussion tranchante — qui porte le son populaire tunisien.

Voilà le Mezoued dans son contexte naturel festif : au centre la chekoua en peau de chèvre et la magrouna double à anches simples, flanqué du bendir et de la darbuka. C'est cette configuration — souffle continu et percussion tranchante — qui porte le son populaire tunisien.

Le Mezoued : archéologie, sociologie et résistance d'un son populaire tunisien

​Par Mario Scolas pour Last Night in Orient

13 septembre 2026

​Introduction : l'hétérotopie sonore des marges

​Au carrefour des steppes arides du centre tunisien et des marges asphaltées du Grand Tunis, le mezoued s’impose comme l’archive sonore la plus incandescente du Maghreb. Instrument de la respiration contrainte, façonné dans la brutalité organique d’une poche en peau de chèvre et d’un double chalumeau, il incarne une résistance culturelle viscérale. Longtemps rejeté par les élites modernistes post-indépendance, il a su s’affranchir de son exil rural pour devenir la voix indomptable des sans-voix. De la mémoire des cassettes lo-fi aux travaux de Sonia Chamkhi sur le répertoire carcéral du zendali, le mezoued se révèle comme le véritable blues urbain de la Tunisie, survivant à toutes les censures pour s'imposer aujourd'hui à l'ère numérique.

​1. De la steppe bédouine au bitume des banlieues : trajectoire géographique

​Ancré à l'origine dans les zones semi-arides du centre et du sud de la Tunisie, le mezoued rythmait la vie des bergers et des communautés nomades. La grande mutation intervient au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle : poussé par l'exode rural, l'instrument quitte la steppe pour s'implanter dans les ceintures périphériques et les quartiers populaires du Grand Tunis — à l'instar d'Ettadhamen ou du Kram —, ainsi que dans les bassins urbains de Sousse et de Sfax.

​Cette géographie de la marge façonne son identité sociale et esthétique, tout en le distinguant nettement d'autres traditions instrumentales nationales, telles que la zokra des hauts plateaux de Kairouan ou la gasba du Nord-Ouest.

​2. Organologie et facture : la mécanique anatomique de la transe

​L'identité du mezoued repose sur une lutherie rustique d'une redoutable exigence physique :

  • ​La chekoua (ou dhorf) : une caisse d'air confectionnée dans une peau de chèvre ou de mouton rendue hermétique.
  • ​Le mizwaj : un double chalumeau en bois ou en roseau, muni d'anches simples.
  • ​La respiration circulaire (anfas) : le musicien (el-mezwedji) comprime la poche par une pression rythmée du bras pour maintenir un flux d'air ininterrompu. Cette technique engendre un bourdon perçant, saturé et capable d'altérer les micro-intervalles hors du tempérament occidental.
  • ​L'assise percussive : indissociable du bendir, du tbal et de la darbouka, le mezoued déploie une polyrythmie cyclique conçue pour induire la transe collective.

​3. Sociologie politique : le mépris des élites et la censure institutionnelle

​Le rejet viscéral du mezoued par l'establishment politique et culturel de la Tunisie indépendante éclaire les fractures profondes de la société :

  • ​L'obsession de la modernisation : sous la houlette de personnalités comme Habib Bourguiba, la république naissante s'oriente vers un modèle de nation civilisée inspiré des canons occidentaux et orientaux bourgeois. Les institutions promeuvent alors le malouf andalou et la grande chanson orchestrale, jugés nobles et mesurés.
  • ​Le stigma de la ruralité : issu des campements nomades, le mezoued est immédiatement catalogué par la bourgeoisie urbaine comme le symbole d'un archaïsme incompatible avec la modernité étatique.
  • ​L'embargo médiatique : sous la direction de théoriciens comme Salah El Mahdi, la radiodiffusion nationale bannit l'instrument des ondes. Qualifié de vulgaire ou de hechmi, il est relégué aux marges.

​Pourtant, cette censure radicale fait office de catalyseur contestataire. Les paroles des chansons deviennent le miroir cru des désillusions urbaines, de l'exil intérieur (la ghorba) et des peines de cœur. À l'image des complaintes issues du zendali (le répertoire carcéral documenté par Sonia Chamkhi), les vers chantent la dureté de l'enfermement et la fatalité des destins brisés :

​« Ya el-lil toul w ana nfakkar... » (« Ô nuit, prolonge-toi tandis que je rumine mes pensées »), traduisant l'isolement du marginal face au mur de la prison ou de la pauvreté.

 

​4. Économie discographique : de l'underground des cassettes à l'industrie numérique

​L'histoire matérielle de la diffusion du mezoued s'est structurée à travers deux grands modèles économiques successifs :

  • ​L'économie souterraine et informelle (l'âge d'or des cassettes) : durant les décennies 1970, 1980 et 1990, en raison du boycott institutionnel, la musique circulait hors des circuits officiels. La production reposait sur des réseaux artisanaux de duplication de cassettes lo-fi, enregistrées lors de fêtes de quartier (el-falsas) ou de concerts pirates, qui s'échangeaient massivement dans les taxis et les louages.
  • ​La transition vers les labels et le streaming : avec la démocratisation technologique et l'ouverture des marchés, des structures indépendantes et des agrégateurs mondiaux (à l'instar de Believe Music) ont pris le relais. Ils assurent désormais la transition du patrimoine vers les plateformes de streaming (Spotify, Apple Music, YouTube), légalisant et pérennisant les répertoires de légendes comme Hedi Habbouba et Samir Loussif à l'échelle internationale.

​5. De la « Cassette Culture » à l'ère numérique : mutations d'un genre

​En marge de ses supports de diffusion, le destin artistique du mezoued s'est écrit à travers des vagues d'appropriation technologique et corporelle :

  • ​La révolution électrique : des pionniers comme Hedi Habbouba et Salah El Farzit marient la cornemuse aux synthétiseurs et aux boîtes à rythmes. Porté par cette dynamique, Samir Loussif s'impose comme le maître incontesté de la discipline.
  • ​La chorégraphie de la transe (er-rboukh) : face à la rigidité des danses de salon bourgeoises, la danse du mezoued libère les corps. C'est une cinétique de l'abandon : piétinements lourds ancrés dans le sol, secouements d'épaules et basculements de la tête en synchronie avec le bourdon de la chekoua.
  • ​La transition contemporaine : le genre s'est pleinement réinventé à travers les flux numériques, les plateformes de streaming et les remixes de mariages viraux.

​6. Panorama de la scène contemporaine : maîtres actuels et avant-garde électronique

​Aujourd'hui, la vitalité du mezoued repose sur une double dynamique : la pérennité de ses maîtres de scène et ses hybridations avec les musiques électroniques actuelles.

  • ​Les figures de proue et maestros du live : des artistes comme Cheb Nizar Kefi (maître incontesté du rboukh moderne), Fathi Weld El Haja ou Lotfi Jarraya continuent d'enflammer les grands rassemblements populaires, prolongeant l'héritage de Samir Loussif, tandis que d'autres (comme Walid Tounsi ou Aymen Lamine) font le pont avec la pop tunisienne.
  • ​L'avant-garde électronique et le clubbing : l'instrument s'exporte hors des frontières traditionnelles grâce à des producteurs comme Deena Abdelwahed, qui intègre des textures percussives et des souffles d'inspiration maghrébine dans une esthétique électronique avant-gardiste, aux côtés d'une myriade de beatmakers underground publiant des edits taillés pour les clubs.

​Conclusion : l'archive vivante des marges tunisiennes

​Le mezoued résume à lui seul la complexité de l'histoire culturelle tunisienne. Longtemps combattu et relégué au rang de sous-produit honteux par des élites soucieuses de lisser l'image de la nation, il a su subvertir les codes par la seule force de sa vitalité organique. En passant de la peau de chèvre des nomades aux cassettes de l'économie souterraine, puis aux labels numériques et aux dancefloors contemporains, il demeure l'archive permanente et insoumise d'une mémoire populaire qui s'est définitivement imposée au cœur de l'identité musicale du pays.

​Discographie et archives sonores

  1. ​Période pionnière (lo-fi) : écoute historique et analyse de Hedi Habbouba sur Last Night in Orient.
  2. ​Transition discographique et archivage numérique : exemple d'un classique de Hedi Habbouba distribué par Believe Music sur YouTube.
  3. ​Âge d'or et consécration : performance scénique classique de Samir Loussif sur YouTube.
  4. ​Scène actuelle et rboukh moderne : sélection de mariages et fusion électronique contemporaine avec le Best of Mezwed & Rboukh de Cheb Nizar Kefi.

​Références bibliographiques et archivistiques (Norme ISO 690)

  1. ​CHAMKHI, Sonia. L'Art du mezoued [Film documentaire]. Tunis : Atlas Film, 2010.
  2. ​CENTRE DES MUSIQUES ARABES ET MÉDITERRANÉENNES (CMAM). Publications et travaux musicologiques du Palais Ennejma Ezzahra. Sidi Bou Saïd : CMAM, Palais Baron Rodolphe d'Erlanger.
  3. ​LAST NIGHT IN ORIENT. Le mezoued tunisien. In : Last Night in Orient [en ligne]. Disponible sur : https://musique-arabe.over-blog.com/article-19136491.html
  4. ​LAST NIGHT IN ORIENT. Hedi Habbouba. In : Last Night in Orient [en ligne]. Disponible sur : https://musique-arabe.over-blog.com/article-hedi-habbouba-38020720.html
  5. ​EL MAHDI, Salah. La musique arabe et tunisienne : traditions, institutions et perspectives. Tunis : Maison tunisienne de l'édition, 1972.
  6. ​EVERYBODYWIKI. Samir Loussif : biographie et contexte de censure radiophonique. In : EverybodyWiki Bios & Wiki [en ligne]. Disponible sur : https://en.everybodywiki.com/Samir_Loussif

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Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

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