Publié le 10 Août 2026
Au cœur des traditions méditerranéennes et ancré dans l'histoire des Pouilles, le tarentisme demeure l'un des rituels thérapeutiques et anthropologiques les plus fascinants. Entre croyance populaire liée à la morsure d'une araignée maléfique, transes rythmées par la pizzica et pèlerinage salvateur à la chapelle de Galatina, ce rite ancestral offrait aux femmes tarentates un exutoire unique pour exorciser leurs souffrances avant de s'éteindre progressivement au siècle dernier.
Une femme en transe, possédée par le venin de la tarentule, danse frénétiquement au son du tambourin et de l'accordéon au sein de la chapelle de San Paolo. Entourée de l'assemblée et sous l'égide du saint patron (dont l'inscription au-dessus du portail, « CAPPELLA DI S. PAOLO - GALATINA - EXORCISMVS TARANTISMI », officialise le rite), elle cherche sa guérison dans cette danse cathartique.
Le tarentisme est un fascinant phénomène médico-anthropologique et rituel qui s'enracine profondément dans l'histoire et le folklore du sud de l'Italie, en particulier dans la région des Pouilles (le Salento), tout en trouvant des échos dans d'autres régions méditerranéennes.
Voici un récapitulatif des éléments clés de cette tradition :
- La cause : Selon la croyance populaire, la maladie était provoquée par la morsure d'une araignée (la tarentule ou lycosa tarantula) survenant généralement pendant les chaudes journées d'été, souvent lors des travaux agricoles dans les champs.
- Les victimes : Principalement des femmes, appelées les tarentates, issues pour la plupart du milieu rural et paysan.
- Les symptômes : La morsure était censée inoculer un venin provoquant un état de léthargie, d'angoisse, de mélancolie, de convulsions ou, au contraire, une agitation frénétique.
Face à une médecine officielle impuissante, seule la musique et la danse pouvaient constituer un antidote efficace :
- Le rythme : La thérapie reposait sur un rituel d'exorcisme musical mené au son de la pizzica et du tambourin.
- La durée : Les sessions de danse frénétique pouvaient durer des heures, voire plusieurs jours consécutifs, jusqu'à ce que la malade parvienne à transpirer le « venin » et à s'épuiser, obtenant ainsi une libération physique et psychologique.
- Le sanctuaire : Le point culminant du rituel menait les tarentates en pèlerinage à Galatina, plus précisément à la chapelle de Saint Paul (San Paolo), considéré comme le saint protecteur contre les morsures d'animaux venimeux.
- Le déroulement : Accompagnées par leurs familles et par des musiciens, les femmes dansaient à l'intérieur et autour de la chapelle pour supplier la grâce de la guérison et achever leur exorcismе.
Note anthropologique : Au-delà de la superstition liée à l'araignée, les recherches menées notamment par l'ethnologue Ernesto de Martino ont montré que le tarentisme fonctionnait souvent comme un exutoire culturel et social, permettant d'exprimer des souffrances psychologiques, des frustrations ou des oppressions (notamment liées à la condition des femmes paysannes dans une société pauvre et patriarcale).
Voici une sélection bibliographique de référence consacrée au tarentisme, à son histoire, son anthropologie et ses musiques :
- De Martino, Ernesto. La Terre du remords (traduit de l'italien par Claude Poncet). Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1966. (L'étude ethnographique et historique de référence menée en 1959 dans le Salento, indispensable pour comprendre le phénomène sous l'angle de la psychiatrie culturelle et de l'histoire religieuse).
- Conte, Tullia. Le temps long du tarentisme – Traces d'un rituel méditerranéen. Éditions Sudanzare, 2025. (Une approche actualisée qui explore le tarentisme comme un phénomène culturel méditerranéen à travers des archives et des témoignages inédits traduits en français).
- Conte, Tullia. La dernière tarentule – Danses et rituels dans le sud de l'Italie. Éditions Sudanzare, 2021. (Ouvrage axé sur les derniers témoignages directs du rituel dans le Cilento et le sud de l'Italie).
- Caroli, Elina. « "La tarentule est vivante, elle n'est pas morte". Musique, tradition, anthropologie et tourisme dans le Salento (Pouilles, Italie) », Cahiers d'études africaines, vol. 49, 2009, pp. 257-284. (Analyse de la transition du rituel traditionnel vers le néo-tarentisme et sa patrimonialisation culturelle).
Ainsi s'achève le voyage au cœur du tarentisme, entre les ombres de la terre des Pouilles, la ferveur des transes salvatrices et les échos lointains d'un rituel devenu mémoire. Si la dernière tarentule s'est tue, la danse de la pizzica, elle, continue de battre au rythme d'une histoire que le temps n'a pas effacée.
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