Publié le 6 Juillet 2026
Lorsque Pablo Picasso peint Guernica en mai 1937, dans son atelier de la rue des Grands-Augustins à Paris, il travaille dans l'urgence, hanté par les photos en noir et blanc de la tragédie publiées dans l'humanité et le soir.
Bien qu'il n'existe aucun enregistrement direct de ce qui passait sur son phonographe à ce moment précis, on connaît très bien l'univers musical de Picasso et ce qui résonnait en lui pendant cette période de rupture.
1. Le Flamenco et le Cante Jondo (Le chant profond)
Espagnol en exil, Picasso est viscéralement attaché aux sons de sa terre natale, d'autant plus que l'Espagne se déchire dans une guerre civile sanglante.
Le Cante Jondo, cette variante brute, tragique et passionnée du flamenco, exprime précisément la douleur, la mort et le deuil que l'on retrouve sur la toile. C'est le genre de musique viscérale qu'il écoutait pour retrouver ses racines. Il admirait particulièrement les chants gitans et les Complaintes espagnoles traditionnelles.
2. Le choc d'Igor Stravinsky et de l'atonalité
Picasso était un ami proche d'Igor Stravinsky (ils avaient collaboré ensemble sur le ballet Pulcinella en 1920). Le peintre adorait la musique moderne qui brisait les codes de la même manière que lui déconstruisait l'espace avec le cubisme.
- Le Sacre du printemps de Stravinsky : Avec ses rythmes primitifs, ses collisions sonores et sa violence presque sauvage, cette œuvre fait directement écho au chaos visuel de Guernica. Picasso détestait la musique classique trop "propre" (comme Beethoven ou Bach), lui préférant la dissonance brute de ses contemporains.
3. L'avant-garde parisienne et Erik Satie
Vivant à Paris, Picasso baignait dans l'esprit de la musique moderne française. Il avait créé les décors du ballet Parade en 1917 sur une musique d'Erik Satie, qui intégrait des bruits de machines à écrire, de sirènes et de moteurs.
Même si les fameuses Gymnopédies de Satie sont calmes, les expérimentations rythmiques de cette époque l'accompagnaient au quotidien. On sait aussi qu'il appréciait les textures sonores de Claude Debussy ou les compositions texturées d'Edgard Varèse, un autre habitué de son cercle d'amis qui composait de véritables "blocs de sons" très graphiques.
4. Le Jazz de l'entre-deux-guerres
Le Paris des années 1930 vibre au rythme du jazz américain, du ragtime et des fanfares de cabaret. Picasso aimait cette liberté d'improvisation. Le rythme syncopé et déstructuré du jazz se traduisait visuellement dans sa manière de peindre : rapide, nerveuse, heurtée.
En résumé : Si l'on devait imaginer la bande-son de l'atelier de Picasso pendant la création de son chef-d'œuvre, ce serait un contraste saisissant entre les pleurs déchirants d'un chant flamenco traditionnel et les dissonances violentes et modernes d'un orchestre de Stravinsky.
La relation entre Pablo Picasso et le cante jondo est profonde, viscérale et presque génétique. Bien que le peintre ait passé la majeure partie de sa vie en France, sa sensibilité artistique est restée ancrée dans ses racines andalouses (il est né à Malaga). Le cante jondo — l'expression la plus pure, primitive et tragique du flamenco — n'était pas pour lui un simple divertissement, mais une manière de comprendre la douleur, la vie et l'art.
Voici comment se connectaient le génie du cubisme et le chant le plus profond d'Espagne :
1. Les racines malaguènes et la nostalgie de l'exil
Picasso a grandi en écoutant les chants des ports, les cafés de cante et les rues de Malaga. Lorsqu'il s'exile en France (surtout après la guerre civile et pendant le franquisme, période durant laquelle il jure de ne jamais revenir en Espagne tant que la dictature durera), le cante jondo devient son cordon ombilical avec sa patrie.
Dans sa villa du sud de la France, Picasso recevait fréquemment des guitaristes, des cantaores (chanteurs) et des bailaores (danseurs) — comme Antonio Gades ou La Chunga, qu'il a d'ailleurs peinte directement sur les pieds pendant qu'elle dansait. Le chant était sa façon de combattre le mal du pays et de retourner sur sa terre sans traverser la frontière.
2. Le "Duende" de Lorca dans les pinceaux de Picasso
En 1922, le poète Federico García Lorca et le compositeur Manuel de Falla organisent le célèbre Concours de Cante Jondo de Grenade pour sauver cet art de la disparition. Lorca définissait le cante jondo comme un chant qui « vient des premières races », chargé de douleur, de mystère et connecté à la mort (ce qu'il appelait le duende).
Picasso partageait exactement cette même esthétique. Sa peinture — particulièrement en période de crise ou dans des œuvres dépouillées comme Guernica (1937) — cherche la même chose que le cante jondo :
- L'économie de moyens : Le cante jondo n'a besoin que d'une voix brute et d'une guitare. Dans Guernica, Picasso renonce à la couleur et utilise uniquement le blanc, le noir et le gris.
- Le cri primaire : La mère qui pleure avec son enfant mort dans les bras dans Guernica a la bouche grande ouverte, dans un geste qui est, littéralement, la douleur d'un quejío (gémissement) ou d'une seguiriya (chant tragique).
3. La tauromachie comme trait d'union
L'univers taurin est le grand thème qui unit Picasso au flamenco. Pour le peintre, la corrida était un drame rituel sacré de vie et de mort. Le cante jondo mettait en musique cette même tragédie. Dans ses gravures de la Tauromachie ou ses représentations du Minotaure, le rythme visuel est rude, sec et passionné, imitant la structure des palos (styles) les plus solennels du flamenco (comme les soleares ou les seguiriyas).
4. Une poésie écrite au rythme du flamenco
On sait moins que Picasso, dans ses dernières décennies, s'est consacré intensément à l'écriture. Ses poèmes (écrits pour la plupart dans un espagnol truffé d'idiomatismes andalous et sans aucune ponctuation) possèdent une structure libre et rythmique qui rappelle directement les coplas du flamenco. Ce sont des rafales d'images, des accumulations d'odeurs, de couleurs et de douleur, écrites « à l'instinct », de la même manière qu'un chanteur improvise un couplet.
Une phrase pour résumer :
L'écrivain Jean Cocteau, ami intime du peintre, a dit un jour que Picasso « peignait comme on chante en Andalousie, du plus profond de la gorge, au risque de se briser la voix ». Le cante jondo n'était pas de la musique pour ses oreilles ; c'était le moteur de son pinceau.
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