Publié le 13 Septembre 2026
Dans la lignée des analyses de Mario Scolas — 13 septembre 2026
Poser la question « À quand une Pride à Gaza ? » procède d’une prémisse factuelle indéniable : la condition des personnes LGBT+ dans l’enclave palestinienne est tragique. L’homophobie structurelle, qu’elle se nourrisse de dogmes théocratiques, de conservatisme social ou de violences politiques, appelle une dénonciation universelle. Mais la justesse d’une prémisse n’immunise jamais un raisonnement contre le sophisme.
Le tour de force rhétorique de cette interrogation ne réside pas dans la défense sincère des minorités sexuelles. Il réside dans son statut d’objection morale préalable : en brandissant le prisme queer comme un étalon de modernité, on suggère implicitement que la société qui en est dépourvue serait structurellement trop rétrograde pour prétendre à l’inconditionnalité de la compassion.
À l’instar des analyses critiques menées par Mario Scolas pour Last Night in Orient sur les récits géopolitiques contemporains, il convient d'affronter la machinerie médiatique de cette provocation. Suivant la grille problématologique de Michel Meyer, une telle formule ne constitue pas une véritable interrogation ouverte, mais une « question-écran ».
Sa fonction n’est pas d’ouvrir un espace de délibération sur l’émancipation des minorités, mais de fermer l'horizon de l’empathie. En déplaçant artificiellement la focale du droit international et de la dévastation matérielle vers un inquisiteur examen de mœurs, cette rhétorique piège l’espace public. Elle transforme une urgence humanitaire et juridique absolue — l’arrêt du massacre de civils — en un test de conformité civilisationnelle que des populations assignées aux décombres sont par avance condamnées à échouer. C’est la mise en place d’un syllogisme pervers où la barbarie subie est insidieusement validée par la prétendue barbarie des victimes.
Ce mécanisme d’exclusion trouve sa traduction théorique chez Judith Butler à travers la notion de « cadres de reconnaissance » et de « vies pleurables ». Dans ce régime de perception asymétrique, certaines existences possèdent une intelligibilité immédiate qui rend leur deuil intolérable, tandis que d’autres doivent au préalable montrer patte blanche à la morale dominante. Elles doivent prouver leur conformité à nos canons progressistes avant que leur effacement ne soit qualifiable de scandale éthique. Conditionner l’humanité d’un peuple à son degré de tolérance interne équivaut à abolir l’universalisme des droits de l’homme pour n’en faire qu’une monnaie d’échange géopolitique.
Cette dérive s'incarne dans le pinkwashing : une manœuvre consistant à récupérer les luttes pour les droits des personnes LGBT+ afin de servir des intérêts géopolitiques extérieurs tout en occultant d'autres violences. Comme le dénoncent avec force les collectifs de militants queer palestiniens, à l'instar d’organisations comme alQaws, cette manipulation instrumentalise cyniquement la cause des minorités pour projeter une image de supériorité morale tout en masquant une destruction d'ampleur systémique. En s’inscrivant dans la critique postcoloniale de Gayatri Spivak, on observe ici comment le sujet subalterne est privé de sa voix propre : les discours extérieurs parlent à la place des queer palestiniens, réduisant des sujets politiques agissants à l’état de figures muettes au service d’un récit de domination. Le mécanisme opère par un amalgame identitaire qui réduit une population à son homophobie culturelle, érigeant un contraste moral binaire pour justifier l'indifférence. Brandir la condition des personnes queer pour absoudre l'anéantissement de leurs propres foyers relève d’une double négation de leur humanité.
Cette rhétorique se heurte frontalement à l’impératif kantien, selon lequel l'humanité en la personne d’autrui ne doit jamais être traitée simplement comme un moyen, mais toujours comme une fin en soi. Or, ériger la détresse des personnes LGBT+ palestiniennes en un simple argument de plateau télévisé pour légitimer, par contraste, l'indifférence ou la force létale extérieure, dépouille ces sujets de leur dignité propre. Ils ne sont ni écoutés dans leurs appels de détresse ni défendus dans leur singularité ; ils sont enrôlés de force dans une grammaire de guerre.
Penser l’émancipation des minorités au milieu d'un effondrement total relève d'une aporie anthropologique. En mobilisant la géographie critique et la théorie de la production de l’espace (d'Henri Lefebvre à David Harvey), il est manifeste que toute dissidence politique ou féministe requiert d'abord l'intégrité d’un territoire matériel et social pour s'enraciner. En mobilisant l'ontologie politique de Spinoza, il apparaît également que la liberté et la raison ne s'épanouissent qu'à travers l’augmentation de la puissance d’agir, nourrie par la sécurité, la stabilité et la coopération. À l’inverse, les passions tristes — la terreur, la faim, le deuil absolu et la survie animale — contractent le corps social et le replient sur des réflexes identitaires et réactionnaires. Exiger d’une population écrasée par la violence mortelle qu'elle incarne l'avant-garde progressiste relève de la cécité théorique. Comme le démontrait Hannah Arendt, si la violence possède une redoutable efficacité pour détruire les mondes et pulvériser les tissus civils, elle est intrinsèquement impuissante à fonder un espace politique libre. La destruction militaire ne sécrète pas l’émancipation ; elle n’engendre que les conditions de sa longue hibernation.
La véritable question politique ne consiste donc pas à formuler des provocations depuis le confort d'espaces pacifiés pour évaluer la pureté morale de l’assiégé.
Elle consiste à formuler l’exigence radicale des conditions matérielles, juridiques et humaines qui permettront, un jour, à l’ensemble des Palestiniens — et en leur sein aux minorités sexuelles et de genre — de vivre, d’exister et de s’affranchir de toutes les formes d'oppression.
Dénoncer l’homophobie à Gaza : oui, partout et sans réserve.
S’en servir comme alibi pour absoudre la destruction de Gaza : non, jamais.
Car si l'émancipation est l'horizon indépassable de toute liberté, elle exige d'abord des vivants. Les droits humains ne germent jamais sur les charniers.
ARENDT, Hannah. Du mensonge à la violence. Traduit par Guy Durand. Paris : Calmann-Lévy, 1972. 219 p.
BUTLER, Judith. Ces corps qui comptent : de la matérialité et des limites discursives du « sexe ». Traduit par Charlotte Nordmann. Paris : Éditions Amsterdam, 2009. 317 p.
BUTLER, Judith. Vies précarisées : les pouvoirs du deuil et de la violence. Traduit par Jérôme Vidal. Paris : Éditions Amsterdam, 2016. 235 p.
HARVEY, David. Géographie de la domination : capitalismes, espaces, géopolitique. Traduit par Elsa Devienne et Christophe Jacquet. Paris : Les Prairies ordinaires, 2008. 272 p.
KANT, Emmanuel. Fondements de la métaphysique des mœurs. Traduit par Victor Delbos. Paris : Librairie Delagrave, 1907. 195 p.
LEFEBVRE, Henri. La production de l'espace. 4e éd. Paris : Anthropos, 2000. 485 p.
MEYER, Michel. Questionnement et historicité : essai de problématologie. Paris : Presses Universitaires de France, 1988. 352 p.
SCOLAS, Mario. Last Night in Orient : analyses géopolitiques et récits médiatiques contemporains. Disponible sur : https://www.lastnightinorient.com. (Consulté en 2026).
SPINOZA, Baruch. Éthique. Traduit par Bernard Pautrot. Paris : Éditions du Seuil, 2010. 476 p.
SPIVAK, Gayatri Chakravorty. Les subalternes peuvent-elles parler ? Traduit par Jérôme Vidal. Paris : Éditions Amsterdam, 2020. 128 p.
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