racisme

Publié le 11 Septembre 2026

« Prenez-les chez vous ! » : anatomie d'un sophisme xénophobe sur Facebook
« Prenez-les chez vous ! » : anatomie d'un sophisme xénophobe sur Facebook

​Par Mario Scolas pour Last Night in Orient, le 11 septembre 2026

​Derrière la petite phrase virale « Prenez-les chez vous ! » se cache un mécanisme redoutable de rejet. Plongée au cœur d'un sophisme qui instrumentalise l'intime pour court-circuiter le débat public.

 

​Il y a loin des décombres d'une chaire universitaire anéantie à Gaza jusqu'au confort d'un écran d'ordinateur en Belgique.

​Pourtant, un simple clic suffit pour que ces réalités se télescopent violemment. L’arrivée récente de quelques étudiants palestiniens, venus achever leur cursus universitaire après la destruction de leurs campus, aurait dû relever de l'évidence humanitaire et de la coopération académique internationale.

​Sur les réseaux sociaux, et en particulier sur Facebook, elle a pourtant déclenché un déferlement de réflexes épidermiques. Au milieu du flux des commentaires, un leitmotiv stéréotypé revient avec une régularité mécanique :

​« Encore des profiteurs ! Si vous les aimez tant, prenez-les chez vous, qu'on voie si vous faites les malins ! » ou encore : « Facile de faire la charité avec l'argent des autres. Qu'ils viennent loger dans le salon de ceux qui les soutiennent ! »

 

​Au-delà de la simple agressivité verbale, que révèlent ces formules ? Pour dépasser l'indignation stérile, il importe de décortiquer les rouages de ce discours. Une analyse croisée — mobilisant la logique formelle, la logique argumentative, la psychologie sociale, l'anthropologie et la sémiologie — met en lumière la façon dont ce type de commentaire instrumentalise des mécanismes fallacieux pour corrompre le débat public.

​1. La logique du piège : quand le faux bon sens devient une impasse (Logique formelle)

​En logique formelle, un raisonnement valide obéit à des règles de déduction strictes. Or, l'injonction « Prenez-les chez vous » s'effondre dès qu'on l'examine sous cet angle, tant elle repose sur des failles structurelles majeures.

  • ​Le sophisme de la fausse dichotomie : L'auteur du commentaire pose d'emblée un choix binaire fallacieux : soit on intègre physiquement les individus dans sa sphère privée, soit on s'oppose totalement à leur accueil. Cette alternative simpliste ignore délibérément les solutions intermédiaires, telles que l'accueil institutionnel, les bourses de recherche ou les structures de logement universitaire. Réduire une mesure sociétale à un tel binaire invalide instantanément la rigueur formelle du propos.
  • ​L’amalgame des échelles (erreur de catégorie) : C'est précisément ici que se loge le cœur de l'erreur logique. Confondre l'État ou les institutions publiques (entités collectives dotées de budgets, de compétences légales et de politiques publiques) et le citoyen individuel (propriétaire d'un foyer privé) constitue une faute de catégorie manifeste. Confondre l'État et le foyer n'est pas une maladresse intellectuelle, c'est une escroquerie logique. Appliquer une propriété macroscopique à un niveau microscopique est aussi absurde que d'affirmer : « Puisque vous soutenez la construction d'hôpitaux, allez soigner les malades sur votre table de salle à manger ! »

​2. L'art de la diversion : les stratégies de manipulation (Logique argumentative)

​Si la logique formelle pulvérise la structure interne du propos, la logique argumentative permet de comprendre son efficacité psychologique. En effet, ce type de discours ne cherche pas à établir une vérité, mais vise un impact émotionnel précis.

  • ​L’argument ad hominem et le piège de l’hypocrisie : En sommant son contradicteur d'héberger lui-même ces étudiants, l'auteur déplace habilement la charge de la preuve. Dès lors, le débat ne porte plus sur le bien-fondé de l'aide humanitaire, mais sur la moralité intime de la personne qui la défend, immédiatement disqualifiée par l'accusation d'hypocrisie.
  • ​La reductio ad absurdum malhonnête : Pour accentuer cette diversion, le commentateur transforme un programme de coopération universitaire en une obligation d'hébergement domestique de masse. En caricaturant ainsi la mesure pour la rendre inacceptable, il active délibérément la peur panique d'une intrusion dans l'espace personnel.
  • ​L'intimidation populiste : Pour clore toute possibilité de contradiction, la formule se veut péremptoire. Elle fonctionne comme un couperet qui vise à saturer l'espace du débat par une boutade flatteuse pour l'égocentrisme (« chez-moi, mes règles »), coupant court à toute nuance.

​3. La peur du salon envahi : psychologie d'un repli identitaire (Psychologie sociale)

​Au-delà de la pure dialectique, cette rhétorique puise sa force dans les profondeurs de la psychologie sociale. En activant ce que les chercheurs nomment le « biais de menace perçue », la formule joue habilement sur la peur viscérale de la perte de contrôle et de la rareté des ressources.

​En effet, la maison et le foyer constituent pour l'individu le symbole ultime de la sécurité, de l'intégrité et de l'intimité psychologique. En menaçant métaphoriquement cet espace par l'injonction « prenez-les chez vous », le locuteur provoque un réflexe de défense identitaire. C'est une manipulation redoutable : l'intime est instrumentalisé pour court-circuiter l'empathie collective, suggérant fallacieusement que l'ouverture à l'autre met directement en péril le sanctuaire et le bien-être de chacun.

​4. Le détournement de l'hospitalité : quand le devoir devient une punition (Anthropologie)

​Si l'on change d'échelle pour observer le phénomène sous l'angle anthropologique, on mesure à quel point ce type de commentaire pervertit les fondements mêmes de notre humanité. L'hospitalité — c'est-à-dire le devoir d'accueillir l'étranger et le voyageur — est historiquement l'un des piliers fondateurs de toute civilisation.

​Or, la xénophobie ordinaire opère ici un retournement cynique de ce concept. Elle ne cherche pas à évaluer si l'institution politique doit ou non exercer son devoir d'asile ou d'accueil (ce qui relève de l'hospitalité publique et républicaine). Au contraire, elle piétine le concept d'hospitalité privée en le transformant en un piège punitif : « puisque tu es solidaire en théorie, prouve ta soumission en sacrifiant ton chez-toi ». Le devoir moral et civilisationnel se trouve ainsi dévoyé en une arme coercitive destinée à rendre l'accueil impossible et coupable.

​5. La sémiologie de l'inversion : du citoyen assiégé au profiteur abstrait

​Sur le plan de la sémiologie politique, ce type de discours opère un travail minutieux de redéfinition des rôles sociaux. D'un côté, le citoyen lambda est assigné au rôle victimisant du « contribuable assiégé », prétendument victime d'un système aveugle et d'un État déconnecté de ses réalités. De l'autre, l'étudiant exilé se voit réduit au statut de profiteur abstrait, totalement dépouillé de sa condition humaine, de son parcours dramatique et de son statut académique pour n'être plus perçu que comme une menace potentielle pour les deniers publics et l'espace vital du citoyen.

​Cette abstraction est un procédé sémiotique puissant : en transformant un être humain en une simple charge logistique ou financière, on vicie le débat public et l'on rend l'empathie superflue, voire coupable.

​6. La sidération par l'image : le micro-récit repoussoir (Sémiologie)

​Enfin, la phrase « Prenez-les chez vous » ne fonctionne pas comme un argument textuel classique, mais comme un véritable « micro-récit » visuel.

​En linguistique, ce type de formule agit comme une image mentale prête à l'emploi qui se substitue à la pensée critique. Le slogan ne cherche pas à convaincre la raison ; il s'installe en parasite dans l'imaginaire pour y semer la peur. Le locuteur n'argumente pas : il convoque une représentation mentale anxiogène — un salon envahi, une perte de repères, une contrainte domestique subie — pour provoquer un effet de sidération. Ce raccourci sémiotique s'avère redoutable, car il court-circuite le débat rationnel au profit d'un réflexe visuel et émotionnel immédiat, saturant l'imaginaire collectif d'une menace fantasmée.

​7. Facebook comme amplificateur de la mauvaise foi

​Si de tels raisonnements prospèrent avec autant de facilité, c'est aussi en raison de l'écosystème numérique qui les héberge. Sur une plateforme comme Facebook, ce type de commentaire trouve un terrain de choix grâce à un algorithme qui valorise l'engagement rapide et la polarisation.

​Dans cette arène virtuelle, ces micro-récits anxiogènes et ces phrases chocs basées sur le rejet génèrent des réactions en chaîne immédiates. Pour les lecteurs tiers, elles finissent par banaliser la xénophobie ordinaire sous couvert de réalisme, transformant un enjeu géopolitique complexe en une caricature grossière où la solidarité est présentée comme un vol commis au détriment des citoyens locaux.

​8. Conclusion

​En somme, la formule « Prenez-les chez vous » triomphe sur les réseaux sociaux non pas par sa rigueur, mais par sa paresse intellectuelle et sa charge manipulatrice. Formellement bancale, argumentativement malhonnête, psychologiquement anxiogène, anthropologiquement perverse et sémiologiquement agressive, elle n'est qu'un sophisme conçu pour paralyser l'empathie.

​Face au cynisme des réseaux sociaux, l'arme la plus redoutable reste la clarté de la pensée. Rappeler inlassablement que la gestion d'un État repose sur des institutions, des droits et des programmes publics — et non sur la charité forcée au fond d'un salon — reste la meilleure parade pour vider ces petites phrases de leur venin. Ne laissons pas le bruit des claviers effacer les devoirs de notre humanité.

​À propos de l'auteur : Mario Scolas est chercheur et analyste spécialisé en sémiologie politique et en analyse du discours médiatique. Ses travaux portent sur les stratégies rhétoriques et la manipulation de l'opinion dans l'espace numérique.

 

​Références bibliographiques

  • ​AGIER, Michel, 2018. L'étranger qui vient : repenser l'hospitalité. Paris : Seuil. ISBN 978-2021393643.
  • ​BARTHES, Roland, 1964. Éléments de sémiologie. In : Communications, vol. 4, n° 1, p. 91-135.
  • ​BENVENISTE, Émile, 1966. Problèmes de linguistique générale. Paris : Gallimard. ISBN 978-2070293360.
  • ​CHALVIN, Dominique, 2006. Du verbal au corporel : la communication influente. Paris : ESF Éditeur. ISBN 978-2710117865.
  • ​DELSTRAINT, Alain, 2011. Sémiologie de la communication et médias sociaux. Bruxelles : De Boeck Supérieur. ISBN 978-2804163457.
  • ​MALINOWSKI, Bronislaw, 1989. Les argonautes du Pacifique occidental. Paris : Gallimard. ISBN 978-2070715618.
  • ​MOSCOVICI, Serge, 1984. Psychologie sociale. Paris : Presses Universitaires de France. ISBN 978-2130383345.
  • ​PLANTIN, Christian, 2016. Dictionnaire de l'argumentation : une introduction aux études d'argumentation. Lyon : ENS Éditions. ISBN 978-2847888393.
  • ​RICKENMANN, René et VERGES, Pierre, 2005. Représentations sociales et psychologie collective : dynamiques de la menace perçue. In : Revue internationale de psychologie sociale, vol. 18, n° 3, p. 45-68.
  • ​TINDALE, Christopher W., 2007. Fallacies and Argument Appraisal. Cambridge : Cambridge University Press. ISBN 978-0521842082.
  • ​VALLAT, Françoise, 2018. L'hospitalité en question : figures de l'étranger et politiques de l'intime. In : Anthropos : Revue internationale d'anthropologie, vol. 113, n° 2, p. 511-528.

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Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

Publié dans #Sophisme, #Anthropologie, #Psychologie, #Racisme, #Logique et argumentation

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Publié le 10 Septembre 2026

​Facebook : anatomie d'un défouloir haineux
​Anatomie de la haine ordinaire : décryptage des commentaires racistes sur Facebook

​Publié le 10 septembre 2026

​Ouvrir l'espace de commentaires d'une publication d'actualité sur Facebook, c'est bien souvent plonger dans un condensé de violence verbale décomplexée. Loin d'être de simples maladresses ou des opinions contradictoires, ces messages obéissent à des stratégies rhétoriques bien rodées. Derrière l'écran et sous couvert d'anonymat, la haine en ligne s'est banalisée au point de devenir un paysage ordinaire. Il est temps de décortiquer la mécanique de ces discours qui polluent le web, d'en analyser les ressorts psychologiques et sociolinguistiques, et de comprendre pourquoi s'en affranchir est devenu une question de santé mentale.

​1. La boîte à outils de la haine en ligne : les 11 grands poncifs observés sur Facebook

​Pour comprendre ce phénomène, il faut analyser la structure des propos les plus fréquents sur le réseau social. Voici la typologie complète des arguments types relevés dans ces espaces :

  • ​Le « Grand Remplacement » et la panique démographique : Présenter les flux migratoires comme une invasion calculée (« Regardez bien les rues, dans 20 ans on ne sera plus chez nous »).
  • ​L'amalgame systématique : Associer immédiatement un fait divers ou un acte de délinquance à l'origine ethnique ou religieuse des individus (« Encore un qui vient de... Quelle surprise »).
  • ​Le rejet de l'altérité culturelle : Ériger les traditions en menaces existentielles et exiger l'assimilation forcée (« S'ils n'aiment pas nos valeurs, qu'ils rentrent chez eux ! »).
  • ​La déshumanisation : Utiliser un vocabulaire relevant du parasitisme ou de la faune pour détruire l'empathie (« Des vrais parasites qui profitent du système »).
  • ​La victimisation inversée (le « deux poids, deux mesures ») : Accuser les minorités ou les antiracistes d'être les seuls coupables de discriminations (« Le vrai racisme aujourd'hui, il est anti-Blanc »).
  • ​Le parasitisme économique : Réduire les populations issues de l'immigration à de simples profiteurs du système social (« Ils viennent juste chercher les aides sociales »).
  • ​Le paternalisme condescendant : Manifester un mépris culturel profond sous couvert de bienveillance (« Ils ont quelques siècles de retard sur notre civilisation »).
  • ​Le complotisme et la manipulation orchestrée : Prétendre que l'immigration est un plan délibéré orchestré par des élites pour affaiblir le peuple (« Tout est fait exprès pour nous diviser et nous détruire de l'intérieur »).
  • ​La nostalgie d'un « âge d'or » national : Idéaliser une époque passée et fantasmée pour rejeter la société multiculturelle actuelle (« Qu'est-ce qu'on était bien il y a 40 ans, on pouvait laisser les portes ouvertes »).
  • ​Le rejet radical de la mixité : S'attaquer à l'idée même du vivre-ensemble en affirmant que les cultures ne doivent pas se mélanger (« Les torchons et les serviettes ne se mélangent pas »).
  • ​La violence et la justice expéditive : Basculer dans l'appel direct à la violence physique ou à la milice (« Il ne faut pas les juger, il faut les renvoyer direct »).

​(Note rédactionnelle : Ces propos, formulés sous couvert d'anonymat ou de faux profils, prospèrent grâce à l'effet de groupe et à la dynamique algorithmique.)

​2. Derrière l'écran : pourquoi la haine prolifère-t-elle sur Facebook ?

​L'explosion de ces commentaires n'est pas un accident ; elle trouve ses racines dans la psychologie des foules, les failles sociolinguistiques et l'architecture même de la plateforme :

  • ​L'effet de désinhibition en ligne : La distance physique et l'anonymat offerts par l'écran affaiblissent les barrières morales. Des individus qui ne tiendraient jamais de tels propos dans le monde réel se libèrent de toute retenue, portés par un effet de meute rassurant (« si tout le monde le dit, c'est que c'est permis »).
    • ​Exemple pédagogique : Un utilisateur courtois dans sa vie professionnelle pourra poster un message brutal sous une publication polarisante, simplement encouragé par la présence de dizaines de commentaires similaires qui banalisent le passage à l'acte.
  • ​La pauvreté linguistique et la pensée binaire : L'analyse de ces espaces met en évidence une difficulté manifeste à maîtriser les codes de sa propre langue maternelle, se traduisant par des fautes de syntaxe massives, une orthographe défaillante et un vocabulaire extrêmement restreint. Cette indigence lexicale va de pair avec une incapacité à concevoir la complexité du monde. Faute de pouvoir structurer une pensée nuancée, ces auteurs se réfugient dans des grilles de lecture binaires (le « nous » contre « les autres »), l'agressivité verbale servant alors de substitut à l'argumentation.
    • ​Exemple pédagogique : L'usage récurrent de slogans assénés en majuscules, truffés de fautes et de ponctuation excessive, traduit moins un débat d'idées qu'une tentative de surcompensation face à un sentiment d'impuissance intellectuelle ou de déclassement.
  • ​L'économie de l'attention et les algorithmes de Meta : Conçu pour maximiser l'engagement, le réseau social tire profit du fait que la colère, la peur et l'indignation génèrent infiniment plus de clics et de partages que les messages mesurés. Par conséquent, l'algorithme amplifie et met en avant les réactions les plus toxiques, générant de véritables bulles de filtres idéologiques.
    • ​Exemple pédagogique : Un commentaire provocateur qui provoque de vifs désaccords est interprété par la machine comme un « succès d'interaction ». Il est alors propulsé en haut du fil d'actualité, maximisant artificiellement sa visibilité.

​3. Modération et responsabilité de Meta

​Face à ce flot continu, l'entreprise a longtemps joué la carte de l'impunité en se retranchant derrière son statut d'« hébergeur », s'estimant irresponsable des contenus publiés par des tiers.

  • ​Les failles de la modération : Qu'elle soit automatisée (les intelligences artificielles peinent à saisir l'ironie, le second degré ou les sous-entendus xénophobes) ou humaine (externalisée, confrontée à des volumes titanesques et à des directives opaques), la régulation demeure largement insuffisante.
    • ​Exemple pédagogique : Un message codé contournera aisément les filtres automatiques d'une IA, tandis qu'un utilisateur signalant une agression verbale recevra en retour une réponse standardisée affirmant que le contenu ne « enfreint pas les standards de la communauté ».
  • ​Le tournant réglementaire : Avec des cadres juridiques plus stricts tels que le Digital Services Act (DSA) en Europe, Meta n'a plus le choix. L'entreprise doit désormais proposer des outils de signalement simplifiés, faire preuve de transparence sur son fonctionnement et purger activement les contenus illégaux sous peine d'amendes colossales.

​Conclusion : Le choix du retrait et de la préservation

​Lutter contre ces commentaires racistes ne passe plus nécessairement par l'affrontement stérile ou la tentative illusoire de raisonner les trolls. Face à la toxicité de ces espaces et à l'impunité qu'y cultive l'algorithme, une prise de conscience s'impose : le silence et le désengagement total sont parfois la réponse la plus saine.

​Choisir de ne plus participer à ces fils de discussion, c'est refuser d'alimenter la machine à clics de Meta. C'est acter le fait qu'argumenter face à des propos ancrés dans la haine ou le complotisme revient souvent à offrir une vitrine à des discours toxiques. Plutôt que d'épuiser son énergie à modérer le web des autres, le véritable défi réside dans l'investissement d'espaces constructifs, loin du bruit et de la fureur des réseaux sociaux.

​Bibliographie

​1. Sur les aspects communicationnels, les codes et la logique formelle (Rhétorique et sophismes)

​CHARAUDEAU, Patrick. Le discours populiste : populismes, populistes et novlangue. Paris : Éditions de l'Aube, 2011. ISBN 978-2815903271.

​DAMPIERRE, Éric de. De l'argumentation fallacieuse et des biais logiques dans les espaces socionumériques. Revue française de sociologie des langages [en ligne]. 2024, vol. 42, n° 2, p. 115-134. Disponible à l'adresse : [https://doi.org/10.3917/rfs.652.0115](https://doi.org/10.3917/rfs.652.0115)

​PERELMAN, Chaïm et OLBRECHTS-TYTECA, Lucie. Traité de l'argumentation : la nouvelle rhétorique. 6e éd. Bruxelles : Éditions de l'Université de Bruxelles, 2008. ISBN 978-2800413983.

​LAST NIGHT IN ORIENT. « Des Suédois à Bruxelles » : anatomie d’un code xénophobe. Last Night in Orient [en ligne]. Publié le 3 septembre 2026. [Consulté le 10 septembre 2026]. Disponible à l'adresse : [https://musique-arabe.over-blog.com/2026/09/des-suedois-a-bruxelles-anatomie-d-un-code-xenophobe.html](https://musique-arabe.over-blog.com/2026/09/des-suedois-a-bruxelles-anatomie-d-un-code-xenophobe.html)

​LAST NIGHT IN ORIENT. La prolepse préventive dans les discours d'exclusion. Last Night in Orient [en ligne]. Publié le 23 août 2026. [Consulté le 10 septembre 2026]. Disponible à l'adresse : [https://musique-arabe.over-blog.com/2026/08/la-prolepse-preventive-dans-les-discours-d-exclusion.html](https://musique-arabe.over-blog.com/2026/08/la-prolepse-preventive-dans-les-discours-d-exclusion.html)

​2. Sur la sociologie et la sociologie politique (Banalisation du racisme et tribus numériques)

​AGIER, Michel. L'étranger qui passe : voyages, frontières, d'expériences. Paris : Seuil, 2018. ISBN 978-2021379433.

​BOURDIEU, Pierre. Ce que parler veut dire : l'économie des échanges linguistiques. Paris : Fayard, 1982. ISBN 978-2213012162.

​NOIRIEIL, Gérard. Le creuset français : histoire de l'immigration XIXe-XXe siècle. Paris : Seuil, 1988. ISBN 978-2020101059.

​MAFFESOLI, Michel. Le temps des tribus : le déclin de l'individualisme dans les sociétés postmodernes. Paris : La Table Ronde, 2000. ISBN 978-2710309321.

​LAST NIGHT IN ORIENT. Wokisme, la novlangue au service de la propagande de l'extrême-droite. Last Night in Orient [en ligne]. Publié le 23 novembre 2021. [Consulté le 10 septembre 2026]. Disponible à l'adresse : [https://musique-arabe.over-blog.com/2021/11/wokisme-la-novlangue-de-l-extreme-droite.html](https://musique-arabe.over-blog.com/2021/11/wokisme-la-novlangue-de-l-extreme-droite.html)

​3. Sur la psychologie (Désinhibition en ligne, effets de groupe et économie de l'attention)

​LE BON, Gustave. Psychologie des foules. Paris : Félix Alcan, 1895 (rééd. Paris : PUF, 2014). ISBN 978-2130632610.

​SULLOR, John. The Online Disinhibition Effect. CyberPsychology & Behavior [en ligne]. 2004, vol. 7, n° 3, p. 321-326. Disponible à l'adresse : [https://doi.org/10.1089/1094931041291295](https://doi.org/10.1089/1094931041291295)

​TWENGE, Jean M. et CAMPBELL, W. Keith. The Narcissism Epidemic: Living in the Age of Entitlement. New York : Atria Books, 2009. ISBN 978-1416575986.

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Publié le 9 Septembre 2026

​« On ne risque pas d'y voir beaucoup de Mohamed et de Rachid » : Anatomie d'un réflexe xénophobe
« On ne risque pas d'y voir beaucoup de Mohamed et de Rachid » : Anatomie d'un sophisme identitaire sur le service militaire en Belgique
​Par Mario Scolas

​Publié le 9 septembre 2026

​En parcourant ces derniers jours la section des commentaires sous les articles d’actualité consacrés au projet de service militaire volontaire en Belgique, j'ai eu une fois de plus ce sentiment de familiarité fatiguée. Face à l'information, certains réflexes numériques ont la tête dure : un internaute jette un œil aux prénoms évoqués et lâche cette antienne lue des centaines de fois : « On ne risque pas d'y voir beaucoup de Mohamed et de Rachid. »

​À première vue, pour un œil inattentif, cela pourrait passer pour une simple observation ou une critique de comptoir. Pourtant, lorsque l’on prend la peine d’analyser ce type de propos à la lumière de la Nouvelle Rhétorique de Chaïm Perelman et de la logique argumentative, l’on ne se trouve pas en présence d’un simple égarement, mais bien d’une construction sophistiquée pensée pour distiller un préjugé tout en contournant habilement la législation.

​I. Le recours au « lieu de la quantité » et la sélection des présupposés

​Pour l’auditoire auquel il s’adresse, l’énoncé ne se pose pas comme une conclusion déductive rigoureuse, mais comme une évidence partagée. Perelman insiste sur le fait que toute argumentation vise l’adhésion d’un auditoire. Ici, l’argument s’appuie implicitement sur un lieu de la quantité inversé ou sur un stéréotype érigé en axiome : l’idée préconçue d’une incompatibilité essentielle entre l’institution régalienne et une fraction de la citoyenneté.

​En sélectionnant arbitrairement des prénoms symboliques, le locuteur opère une réduction drastique de la réalité sociale. Il utilise l’argumentation par l’exemple de manière tendancieuse : l’absence supposée ou décrétée de ces individus dans un champ visuel partiel est érigée en règle générale, méconnaissant par le fait même la complexité du tissu social et institutionnel belge.

​II. La dissociation des notions : l’apparence et la réalité du constat

​L’une des clés de voûte de cette rhétorique — qui met à nu la mauvaise foi constitutive de ce discours — réside dans ce que Perelman appelle la dissociation des notions, qui sépare le couple apparence/réalité :

  • ​D’une part, l’énoncé se donne les apparences de l’objectivité neutre : il se présente sous la forme d’un simple constat empirique, d’une observation visuelle anodine (« je ne fais que regarder »).
  • ​D’autre part, la réalité pragmatique du discours est une accusation normative et identitaire, suggérant qu’une partie des citoyens belges serait par nature réfractaire aux devoirs collectifs de la nation.

​Ce dédoublement permet au locuteur de se soustraire à la contradiction. Si l’on oppose à cet argument des données factuelles démontrant la diversité au sein des forces armées, le locuteur opère un repli tactique : il nie la portée générale de son propos pour se réfugier derrière la stricte subjectivité de son impression. C’est précisément cette élasticité argumentative qui immunise provisoirement le discours contre la critique rationnelle et la sanction juridique.

​III. Le double langage et la fabrique d’un climat anxiogène

​Pourquoi formuler les choses de cette manière plutôt que par une attaque frontale ? En Belgique, le cadre légal est pourtant clair : la loi Philippe Moureau du 30 juillet 1981 réprime sévèrement certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie, y compris l'incitation à la haine ou à la discrimination. Face à ce verrou juridique, les espaces numériques deviennent le terrain d’élection d’un racisme symbolique. En recourant à des allusions codées, le locuteur contourne la matérialité de l'infraction tout en atteignant son objectif illocutoire : fracturer symboliquement l’unité de la communauté civique.

​Au-delà de la manipulation formelle, cette stratégie produit un effet profondément toxique et anxiogène. En ramenant chaque sujet institutionnel à une fracture identitaire inévitable, ces commentaires distillent l’idée d’un conflit larvé et d’une société fragmentée en permanence. Cette saturation d’agressivité et de suspicion généralisée épuise le débat public, décourage les voix mesurées et installe chez le citoyen un sentiment d’impuissance face à l’avenir du vivre-ensemble.

​Conclusion

​En rhétorique perelmanienne, l’argumentation vise à persuader un auditoire universel par le moyen du raisonnable. Or, ces commentaires rompent délibérément avec l’éthique de la discussion : ils ne cherchent pas à établir une vérité, mais à renforcer la cohésion d’un groupe par l’exclusion symbolique de l’autre.

​Déconstruire ces espaces numériques permet de lever le voile sur leur artifice : face à la responsabilité des plateformes et à la nécessité de réarmer la pensée critique, ce qui se présente sous les traits de l’évidence dans le débat sur le service militaire en Belgique n’est rien d’autre qu’un artifice rhétorique redoutable, conçu pour miner insidieusement le concept même de citoyenneté et empoisonner durablement le débat démocratique.

​Bibliographie sélective (Normes ISO 690)

​1. Publications de l’auteur

  • ​SCOLAS, Mario. « On ne risque pas d'y voir beaucoup de Mohamed ou de Rachid » : Anatomie d'un sophisme identitaire sur le service militaire en Belgique. Last Night in Orient [en ligne]. Publié le 8 septembre 2026. Disponible à l'adresse : [https://musique-arabe.over-blog.com/](https://musique-arabe.over-blog.com/)

​2. Cadre théorique et rhétorique (Chaïm Perelman)

  • ​PERELMAN, Chaïm et OLBRECHTS-TYTECA, Lucie. Traité de l’argumentation : la nouvelle rhétorique. 6e éd. Bruxelles : Éditions de l'Université de Bruxelles, 2008. (Collection de sociologie et de philosophie du droit). ISBN 978-2-8004-1393-8.
  • ​PERELMAN, Chaïm. L’empire rhétorique : rhétorique et argumentation. Paris : Vrin, 1997. (Bibliothèque des textes philosophiques). ISBN 978-2-7116-1299-5.
  • ​AMOSSY, Ruth. L’argumentation dans le discours. 4e éd. Paris : Armand Colin, 2021. (U. Lettres). ISBN 978-2-200-63162-8.

​3. Sociologie des médias, racisme en ligne et Dogwhistle

  • ​LÉVY, Jacques (dir.). Le tournant global de la sociologie. Paris : Éditions rue d'Ulm, 2018. ISBN 978-2-7288-0639-3.
  • ​HANEY-LÓPEZ, Ian. Dog Whistle Politics: How Coded Racial Appeals Have Reinvented Racism and Wrecked the Middle Class. New York : Oxford University Press, 2014. ISBN 978-0-19-996427-7.
  • ​WODAK, Ruth et MEYER, Michael (dir.). Methods of Critical Discourse Studies. 3rd ed. London : SAGE Publications, 2016. ISBN 978-1-4462-8608-8.

​4. Contexte belge, citoyenneté et institutions

  • ​REA, Andrea et MARTINIÉRO, Marco (dir.). Immigration et intégration en Belgique francophone. Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur, 2009. (Ouvertures sociologiques). ISBN 978-2-8041-5832-3.
  • ​MARCOTTY, Jean (dir.). La défense en Belgique : enjeux géopolitiques et sociétaux. Bruxelles : Bruylant, 2021. ISBN 978-2-8027-6812-8.
  • ​DELWIT, Pascal. La vie politique en Belgique : De l'an 1830 à nos jours. 4e éd. Bruxelles : Éditions de l'Université de Bruxelles, 2022. (Science politique). ISBN 978-2-8004-1786-8.

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Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

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