Publié le 6 Septembre 2026
Par Mario Scolas — 6 septembre 2026
Introduction
Héritier d'une tradition organologique multiséculaire et pivot central des musiques d'art du Moyen-Orient et du bassin méditerranéen, le oud, ou luth arabe, s'impose comme un objet d'étude privilégié à l'intersection de l'organologie, de l'ethnomusicologie et de l'analyse sémiotique des pratiques modales. Souvent qualifié de « sultan des instruments », il ne se réduit pas à l'archétype morphologique de la guitare ou du luth de la Renaissance européenne ; il incarne un système esthétique, acoustique et théorique autonome, fondé sur la non-tempéralité et la quête de l'extase esthétique, le tarab. Cet article propose une exégèse rigoureuse de ses dimensions historiques, organologiques, modales et expressives, mettant en lumière la singularité absolue de sa plasticité mélodique.
1. Généalogie et trajectoire historique : de l’Âge d’or abbasside aux traités médiévaux
L'historiographie du oud oscille entre la mythographie fondatrice et la rigueur des traités médiévaux. La tradition populaire attribue fréquemment sa genèse à Lamech, qui aurait modelé la caisse de résonance sur la morphologie d'une cage thoracique humaine — une allégorie poétique soulignant la vocation anthropomorphe et viscérale de l'instrument.
Sur le plan musicologique, l'essor véritable du oud se scelle durant l'Âge d’or de la civilisation arabo-musulmane, entre le IXe et le XIIIe siècle. Cette période faste est documentée par des traités fondamentaux tels que le Kitab al-Musiqa al-Kabir (Le Grand Livre de la Musique) d'Al-Farabi, qui codifie la physique acoustique, la géométrie des intervalles et les proportions de l'instrument. Plus tard, Ziryab révolutionne à Cordoue la facture et la technique en formalisant l'adjonction d'un cinquième chœur de cordes et en substituant au plectre rigide une plume d'aigle, la risha, offrant ainsi une souplesse d'articulation inédite.
Au fil des siècles, l'instrument s'enracine dans des traditions régionales distinctes, façonnant des esthétiques contrastées :
- L’école irakienne : Rigoureuse, ascétique et intimiste, elle privilégie la pureté des maqâmat classiques et le dépouillement mélodique.
- L’école égyptienne et levantine : Plus exubérante et orchestrale, elle s'intègre au sein des ensembles takht ou des formations symphoniques, favorisant le lyrisme et l'ornementation.
- L’école nord-africaine (Maghreb) : Profondément arrimée aux répertoires arabo-andalous (malouf, gharnati), elle sert de gardien aux structures modales et rythmiques andalouses séculaires.
Tout en rayonnant dans ces foyers orientaux, le oud a essaimé en Occident dès le Moyen Âge, via Al-Andalus et les croisades, pour donner naissance au luth de la Renaissance.
2. Facture organologique, acoustique et plasticité microtonale
Sur le plan morphologique, le oud se compose d'une caisse de résonance piriforme et bombée, assemblée à partir de fines lamelles de bois nobles (noyer, palissandre, ébène), sur laquelle est collée une table d'harmonie en résineux percée d'ouïes ornées de rosaces, les shamsiyyat. L'ensemble est surmonté d'un chevillier incliné à angle prononcé, un héritage structurel qui optimise l'angle de fuite et la tension des cordes sur le sillet.
L'instrument est traditionnellement monté de cordes groupées par chœurs (généralement onze cordes réparties en cinq chœurs doubles et un bourdon grave). Son accordage par quartes successives (Fa-Do-Sol-Ré-La-Sol ou Do-Sol-Ré-La-Sol selon les écoles) exerce une pression physique spécifique sur la table d'harmonie, façonnant sa projection acoustique.
Cependant, la caractéristique organologique la plus déterminante du oud réside dans l'absence totale de frettes sur son manche. Cette configuration lui confère une plasticité acoustique radicale :
- L'exploration microtonale : En s'affranchissant des contraintes du tempérament égal occidental, l'exécutant module le continuum fréquentiel et articule avec une extrême précision les micro-intervalles — notamment les quarts de ton et les altérations de type half-flat — constitutifs des maqâmat.
- L'idiomatisme du glissando : Le manche lisse autorise des glissements de doigts continus, permettant d'imiter les inflexions subtiles de la voix humaine, de ses soupirs à ses pleurs et à ses micro-variations intonatives.
- L'attaque par la risha : Le son naît d'un plectre souple (autrefois une plume d'oiseau, aujourd'hui façonné en plastique ou en corne), qui produit une attaque franche et percussive immédiatement prolongée par la résonance chaleureuse des chœurs de cordes doublées.
3. Théorie modale et sémiotique de l'émotion : l'esthétique du Tarab
La pratique du oud ne se dissocie jamais de la théorie des maqâmat. Chaque mode obéit à un sayr — un cheminement mélodique obligatoire, codifiant la direction, la tension et la résolution émotionnelle que l'oudiste doit respecter lors de l'improvisation non mesurée, le taqsim.
C'est au cœur de cette architecture modale que s'épanouit l'horizon ultime de la performance : l'avènement du tarab (طرب). Concept central de l'esthétique musicale arabe, le tarab ne relève pas d'une simple catharsis psychologique, mais désigne un état de ravissement, d'extase ou de transe esthétique partagée en communion intime entre l'interprète et son auditoire.
Sur le plan sémiotique et phénoménologique, le tarab émerge de la tension dialectique entre la rigueur formelle du maqam et la liberté absolue de l'improvisation. L'oudiste use de l'ornementation, du vibrato digital et de la microtonalité pour suspendre la linéarité temporelle. Le public, loin de maintenir une écoute passive, participe activement à cette boucle rétroactive par le biais de vocalisations et d'encouragements, validant ainsi l'authenticité de l'émotion transmise. Le oud devient alors le vecteur d'une communion où le son boisé transcende la simple matérialité acoustique pour signifier l'indicible.
4. Panthéon analytique : jalons discographiques et figures magistrales
Pour appréhender la trajectoire stylistique du oud, l'analyse comparée des grandes figures historiques et contemporaines s'avère indispensable :
- Les Pionniers et Maîtres de la Tradition :
- Mohamed El Qasabgi : Véritable architecte de la modernisation de l'accompagnement orchestral en Égypte, notamment pour Umm Kulthum, il intègre subtilement des textures harmoniques occidentales sans jamais altérer l'essence modale de l'instrument.
- Munir Bashir : Figure tutélaire de l'école irakienne, il affranchit le oud de son simple rôle d'accompagnateur pour en faire un instrument soliste à vocation mystique et soufie, privilégiant le silence et la pureté acoustique absolue.
- Les Innovateurs Contemporains :
- Naseer Shamma : Virtuose et pédagogue, il repousse les limites techniques de l'instrument, allant jusqu'à reconstituer des modèles historiques, tels que le oud à huit cordes décrit par Al-Farabi, tout en fondant des académies de préservation.
- Anouar Brahem : Pionnier tunisien d'une esthétique épurée au carrefour de la tradition modale, de la musique contemporaine et du jazz, il signe des albums majeurs tels que Thimar, Le Pas du chat noir ou The Astounding Eyes of Rita. Sa maîtrise du registre intimiste irrigue également ses compositions pour le septième art : sa bande originale pour le film Halfaouine, l'enfant des terrasses de Férid Boughedir demeure un jalon intemporel où le luth porte à lui seul toute la charge narrative et visuelle de l'imaginaire méditerranéen.
Conclusion
Au terme de cette exégèse organologique et sémiotique, il apparaît clairement que le oud ne se réduit pas à une simple relique patrimoniale ou à un vecteur mélodique du passé. En perpétuant l'exigence du sayr modal et la quête impérative du tarab, il s'affirme comme un espace vivant de résistance artistique et de métissage contemporain. Entre la rigueur de sa lutherie anatomique et la liberté infinie de ses glissandi, le luth arabe demeure ce pont permanent entre l'intime et l'universel, un instrument qui, loin de se contenter de raconter l'histoire, continue de façonner l'avenir des expressions modales à l'échelle globale.
Bibliographie (Norme ISO 690)
- AL-FARABI, Abu Nasr. Kitab al-Musiqa al-Kabir (Le Grand Livre de la Musique). Édition critique et commentaires des traités musicologiques médiévaux.
- D'ERLANGER, Rodolphe. La Musique arabe. Paris : P. Geuthner, 1930-1959. 6 volumes.
- EL-MALEH, Sami. Les Maîtres du oud : Histoire et traditions de la musique arabe. Damas : Publications de l'Institut supérieur de musique, 2001.
- MAKHLOUF, Hamdi. Métamorphoses du ʿūd : De l'organologie à l'espace compositionnel. Sidi Bou Saïd : Centre des Musiques Arabes et Méditerranéennes Ennejma Ezzahra ; Tunis : Éditions Sotumédias, 2020.
- SNOUSSI, Manoubi, et al. Initiation à la musique tunisienne, vol. I : Musique classique. Carthage : Centre des musiques arabes et méditerranéennes Ennejma Ezzahra, 2004.
- OUDERTANI, Abderraouf. Ethnographie d'un réseau européen de joueurs de oud arabes : enjeux du traitement sonore d'un instrument en mutation. Thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie. Paris : École des hautes études en sciences sociales (EHESS), 2021.
- LOOMPUYT, Marc. Le Oud Nahhât : Luth mythique de Damas. Paris : Cité de la musique - Philharmonie de Paris, 2018.
- SHAMMA, Naseer. The Methodology of Baghdad School for Oud Playing. Bagdad : House of Cultural Affairs, 1998.
Makam: Guide to Oriental Music
Cette vidéo offre un complément visuel et sonore pertinent pour illustrer la théorie des maqāms et l'approche pratique des instruments orientaux abordée dans l'article.
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