Publié le 4 Septembre 2026
Angelo Branduardi : l’orfèvre des temps suspendus
À la croisée des musiques anciennes, du folk celtique et de la poésie, le violoniste et chanteur milanais s’est imposé comme un ménestrel postmoderne. Portrait d’un artiste rare qui a su soustraire son œuvre aux injonctions de l'immédiateté.
Par Mario Scolas
Publié le 4 septembre 2026
Dans le paysage de la chanson européenne, rares sont les artistes à avoir fait de l'anachronisme un art de vivre et de résistance. Violoniste virtuose formé à la rigueur des conservatoires classiques, Angelo Branduardi s’est imposé dès les années 1970 comme un troubadour d'un genre nouveau. À rebours des formats radiophoniques standardisés, son répertoire tisse un pont permanent entre la tradition orale des anciens, l'érudition de la musique européenne et la finesse d'une poésie folk épurée.
Pour comprendre la singularité de Branduardi, il faut plonger dans sa généalogie artistique. Formé d'une main de maître au violon par le maître gitan Igor Ozim, il acquiert une exigence instrumentale irréprochable. Mais c'est sa découverte, durant sa jeunesse, de la scène folk britannique — notamment des artistes comme Donovan ou le groupe Pentangle — qui provoque le déclic décisif. En mariant cette esthétique acoustique anglo-saxonne au folklore de sa Lombardie natale et à la technicité classique, il façonne un idiome unique : une pop de chambre médiévale, à la fois savante et populaire.
L’identité musicale de Branduardi repose d'abord sur un travail de coloriste sonore. Loin d’utiliser les instruments anciens comme de simples accessoires folkloriques, il en fait le cœur battant de ses compositions. Le luth, les flûtes douces, la viole de gambe, l'épinette ou le cromorne ne sont pas là pour pasticher le Moyen Âge, mais pour instaurer un climat d’étrangeté et de pureté originelle.
Cette architecture est magnifiée par le travail d'orfèvre de ses collaborateurs de l'ombre, à l'instar de son arrangeur et complice de longue date Maurizio Fabrizio, qui a cosigné nombre de ses plus superbes mélodies. Portée par une voix aérienne, aux limites du murmure et presque androgyne, cette musique semble suspendue hors du temps.
L'œuvre de Branduardi trouve son assise poétique dans une alliance créative fusionnelle avec sa femme, Luisa Zappa, qui signe la grande majorité de ses textes. Ensemble, ils conçoivent des albums-cycles où chaque chanson est le chapitre d'un conte philosophique ou initiatique :
- Alla fiera dell'est (1976) : Acte de naissance de sa consécration internationale, l'album s'articule autour de la chanson-titre, une vertigineuse comptine cumulative d'ascendance traditionnelle. C'est la mise en musique de la chaîne universelle du vivant et de la fatalité.
- La pulce d'acqua (1977) : Véritable chef-d'œuvre de mystère, cet opus puise aux sources des mythologies amérindiennes et européennes pour composer une fresque panthéiste où l'homme et la nature ne font qu'un.
- Cogli la prima mela (1979) : Fortement imprégné par l'esthétique celtique, l'album explore les thèmes de la cueillette, du passage des saisons et de l'éphémère, livrant des miniatures mélodiques d'une grâce absolue comme Il ciliegio.
Si Branduardi est profondément enraciné dans la culture italienne, son art a très tôt conquis le cœur du public francophone. Grâce à des adaptations littéraires ciselées signées par des plumes d'exception telles qu’Étienne Roda-Gil ou Georges Moustaki, ses chansons ont traversé les frontières sans perdre leur âme. Des morceaux devenus cultes sous nos latitudes (La Demoiselle, Va où le vent te mène) lui ont valu de prestigieuses récompenses et des disques d'or en France, scellant une fidélité rare entre le barde lombard et un public épris de poésie.
Au-delà de la composition originale, la démarche de Branduardi s'est affirmée à travers la fascinante collection Futuro Antico. Dans ce projet d'envergure quasi musicologique, l'artiste endosse le rôle de passeur de mémoire, exhumant et restituant des partitions oubliées de la musique savante des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.
Cette exigence de transmission ne s'est jamais démentie. Loin de se reposer sur ses classiques, Branduardi a poursuivi sa quête à travers des œuvres d'une grande maturité spirituelle, à l'instar de l'album Il cammino dell'anima, inspiré par les écrits visionnaires d'Hildegarde de Bingen. Il prouve ainsi qu'à plus de soixante-dix ans, sa curiosité artistique demeure intacte, le passé s'affirmant toujours chez lui comme un futur possible.
Le sens inné de la narration de Branduardi s'est naturellement épanoui dans d'autres registres :
- Le miroir du cinéma : Sa collaboration avec le cinéaste Luigi Magni pour la bande originale du film State buoni se potete (1983) illustre son habileté à épouser l'image sans renoncer à son style. Des pièces comme la chanson-titre ou Vanità di vanità tressent une atmosphère où la mélancolie populaire et la jubilation s'entremêlent avec une élégance rare.
- La quête mystique : Qu'il s'agisse de mettre en valeur les vers crépusculaires de poètes maudits (William Butler Yeats, Sergueï Essenine) ou de signer un album d'une grande sobriété acoustique dédié à Saint François d'Assise (L'infinitamente piccolo, 2000), Branduardi aborde la spiritualité avec une humilité d'ascète.
Cette architecture musicale trouve son accomplissement ultime sur scène. En concert, souvent paré d’une formule acoustique épurée, Branduardi quitte le costume de l'enregistreur de studio pour renouer avec sa fonction originelle de ménestrel ambulant. Entre deux morceaux, par des anecdotes et un regard complice, il instaure une proximité rare, transformant la salle de spectacle en un espace de recueillement intemporel où le public suspend son souffle.
Écouter Angelo Branduardi aujourd'hui, c'est s'accorder une ellipse temporelle. C'est accepter de suspendre le vacarme du monde pour renouer avec une forme de liturgie païenne et poétique. Entre rigueur savante, héritage folk et candeur de troubadour, son œuvre demeure un sanctuaire où la beauté, obstinément, résiste à l'usure des modes.
- [1] BRANDUARDI, Angelo et ZAPPA, Luisa. Tandem : 40 anni di canzoni. Milan : Edizioni Sangel, 2011. ISBN 978-8890637901. (Recueil officiel des textes de chansons, indispensable pour analyser la dimension littéraire et poétique de son œuvre, coécrite avec son épouse Luisa Zappa).
- [2] BIANCONI, Michele. Angelo Branduardi : Il menestrello della musica italiana. Rome : Arcana Edizioni, 2017. ISBN 978-8862319858. (Une biographie critique de référence retraçant le parcours musical, les influences folk et baroques de l'artiste).
- [3] CASTELLALTO, Roberto. La musica antica nel Novecento : Dal revival alla filologia. Bologne : Il Mulino, 2005. ISBN 978-8815106580. (Ouvrage musicologique permettant de resituer la démarche de la collection « Futuro Antico » de Branduardi dans le mouvement global du renouveau de la musique ancienne en Europe).
- [4] RODA-GIL, Étienne. Chansons et poèmes pour la scène européenne. Paris : Seuil, 1998. ISBN 978-2020311242. (Contient des analyses sur les adaptations en français des répertoires de troubadours modernes, incluant le travail d'adaptation des textes de Branduardi pour le public francophone).
- [5] BRANDUARDI, Angelo. Alla fiera dell'est. [CD]. Milan : Dischi Ricordi, 1976. Réf : SMRL 6189.
- [6] BRANDUARDI, Angelo. La pulce d'acqua. [CD]. Milan : Dischi Ricordi, 1977. Réf : SMRL 6216.
- [7] BRANDUARDI, Angelo. Cogli la prima mela. [CD]. Milan : Dischi Ricordi, 1979. Réf : SMRL 6245.
- [8] BRANDUARDI, Angelo. Futuro Antico I. [CD]. Milan : EMI Records, 1996. Réf : 7243 8 37725 2 2.
- [9] BRANDUARDI, Angelo. L'infinitamente piccolo. [CD]. Milan : EMI Records, 2000. Réf : 7243 5 28833 2 1.
- [10] BRANDUARDI, Angelo. Il cammino dell'anima. [CD]. Milan : Universal Music Italia, 2019. Réf : 0602508123456.
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