Publié le 12 Septembre 2026
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Par Mario Scolas, Last Night in Orient — 12 septembre 2026
Il est des lieux où le temps semble suspendu, bercé par le va-et-vient paresseux des marées. Kerkennah est de ceux-là. À quelques encablures de Sfax, cet archipel tunisien ne se contente pas d'offrir des paysages de palmeraies frémissantes et de lagunes miroitantes : il résonne d'une identité sonore rare, façonnée par la rudesse et la beauté brute de la vie insulaire.
Le voyage vers l'archipel commence bien avant de toucher la terre ferme, dès que l'on embarque à bord du ferry au départ de Sfax. À mesure que le grand bateau s'éloigne des quais pour fendre les eaux du golfe, le tumulte de la ville continentale s'estompe. Sur le pont, bercé par le bourdonnement des moteurs et les embruns salés, le temps s'étire. C'est un sas de décompression, un moment suspendu où l'on guette l'apparition lointaine des premières palmes, comme une promesse d'évasion hors du monde moderne.
Née au carrefour de la Méditerranée, la musique de Kerkennah puise ses racines dans un riche métissage entre traditions bédouines, influences arabo-berbères et échos maritimes. Plus qu'un simple divertissement, elle est l'expression même des gens de mer : ses rythmes lourds et ses percussions répétitives rappellent la cadence des avirons fendant l'eau, le labeur patient des pêcheurs et le battement éternel des flots. Transmise oralement de génération en génération, cette tradition vivante a fait de la musique un langage viscéral de communion et de survie face aux éléments.
Ici, les mélodies traditionnelles, portées par des percussions envoûtantes comme la darbouka et le bendir, se mêlent aux chants marins portés par le vent du large. Elles racontent l'attente, le départ à l'aube, la pêche ou la force d'âme des femmes restées à terre.
Ces sonorités insulaires deviennent inoubliables lorsqu'elles s'accordent aux instruments à vent. Le son perçant et vibrant de la zokra (la cornemuse tunisienne) ou du majjouz (la double flûte) s'élève alors comme une plainte joyeuse lors des grands rassemblements. C'est une partition organique et viscérale, qui invite immédiatement à la danse.
Les musiciens complètent cette symphonie sensorielle par une présence visuelle remarquable. Vêtus de tenues traditionnelles — la chéchia écarlate posée sur la tête, le gilet brodé de fil d'or et la jebba aux finitions soignées —, ils incarnent la mémoire vivante de l'archipel. Leurs habits aux couleurs chatoyantes scintillent sous le soleil et se balancent au rythme des percussions, ajoutant une touche d'éclat intemporel à ces nuits de célébration.
Assister à un mariage à Kerkennah, c'est être témoin d'une communion collective où toute l'île vibre au même diapason. Loin des réceptions standardisées, ces festivités se déroulent sur plusieurs jours, portées par une effervescence chaleureuse et parfumée aux effluves de jasmin.
« Participer à ces festivités, c'est comprendre qu'à Kerkennah, la musique n'est pas un simple divertissement : c'est le ciment de la communauté, un langage vivant qui célèbre la vie, l'amour et la pérennité de l'île. »
Pour qui souhaite comprendre l'âme de l'archipel en profondeur, la visite du musée local de la vie insulaire s'impose comme une évidence. Fondé par l'universitaire et passionné Abdelhamid Fehri, ce lieu est niché au cœur d'une authentique demeure traditionnelle (Dar El Fehri) dans le village d'El Abassia. C'est un véritable voyage dans le temps où l'on contemple des reconstitutions de scènes quotidiennes, les outils ancestraux de la fameuse pêche à la charfiya (cette technique ingénieuse de parcs fixes unique aux eaux peu profondes), de superbes costumes d'époque et des objets usuels témoignant du génie inventif des Kerkéniens.
Plus que les paysages ou les mélodies, ce qui marque durablement le voyageur, c'est l'accueil inestimable des habitants. D'une générosité naturelle, les Kerkéniens ouvrent leurs portes et partagent leur quotidien avec une bienveillance rare. Sur cette terre façonnée par la mer, chaque visiteur est accueilli non comme un étranger de passage, mais comme un invité d'honneur que l'on chouchoute et à qui l'on offre le meilleur de soi-même.
Cette hospitalité s'exprime pleinement à travers l'assiette et les verres lors des grands rassemblements, où les épices et les produits du terroir s'allient à la perfection :
Des années après avoir quitté les rivages de Kerkennah, les valises sont défaites et le quotidien citadin a repris ses droits. Pourtant, il suffit d'un souffle de vent un peu plus doux ou du souvenir lointain d'une percussion pour que l'archipel redevienne vivant. On croirait presque entendre, résonnant au creux de la mémoire, les notes vibrantes de la zokra s'élever par-delà les palmiers et les vagues, comme une promesse intemporelle que l'île, une fois qu'elle vous a adopté, ne vous quitte plus jamais.
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