Publié le 1 Octobre 2026

La Toussaint et la fête des morts : Entre mémoire, tradition et communion

​« Ô mort, commence ce qui nous appartient.»

— Rainer Maria Rilke

​À l’heure où les brumes d'octobre s'effacent pour laisser place aux frimas de novembre, et où les cimetières se couvrent de chrysanthèmes, le calendrier liturgique occidental invite à une halte séculaire. Souvent amalgamées dans l'inconscient collectif sous l'appellation générique de "fête des morts", la Toussaint (1er novembre) et la Commémoration des fidèles défunts (2 novembre) dessinent pourtant, à y regarder de près, une cartographie spirituelle et philosophique bien plus vaste. Pour une publication attentive aux résonances culturelles telles que Last Night in Orient, ces journées constituent un observatoire privilégié de la condition humaine : elles interrogent notre rapport au temps, à l'altérité et à la transmission.

​1. La Toussaint : La subversion de la lumière et de l'espérance

​Sur le plan théologique, la Toussaint n'est pas la commémoration du deuil, mais l'apologie de la sainteté vécue dans l'ordinaire du monde. Elle célèbre la cohorte innombrable des figures connues ou anonymes qui, par leurs actes de justice, de compassion et de beauté, ont infléchi le cours de l'histoire humaine vers le haut.

​En cela, elle opère une rupture radicale avec le fatalisme du néant. Célébrer les saints, c'est poser l'axiome philosophique selon lequel l'œuvre accomplie par l'homme de bonne volonté ne s'évanouit pas dans la poussière. C’est la victoire de la permanence de l'essence sur la précarité de l'existence.

​2. Le 2 novembre : L'archéologie intime et l'impératif de la trace

​Si le premier jour élève le regard vers l'universel, le lendemain plonge l'individu dans l'intime. La commémoration des défunts active ce que les anthropologues nomment le besoin fondamental de sépulture. Cet automne du souvenir résonne comme un écho planétaire : du Samhain celtique au Dia de los Muertos méso-américain, de Manille aux traditions du bassin méditerranéen et du Proche-Orient, le mois de novembre agit partout comme un temps pivot où le lien entre les générations se retisse.

​Dans nos sociétés contemporaines hyper-technologiques, tendues vers l'instantanéité et l'injonction permanente à la nouveauté, la mort est trop souvent reléguée dans les angles morts du progrès. Le rituel du 2 novembre agit dès lors comme un contre-pouvoir salvateur. S'y recueillir ou fleurir une sépulture, c'est opposer un acte de résistance à l'amnésie collective, c'est reconnaître que nous sommes les dépositaires d'une chaîne invisible qui structure silencieusement notre présent.

​3. La musique et l'art comme ponts de l'invisible

​Au-delà du dogme, ces traditions soulèvent une interrogation universelle : comment maintenir le dialogue avec ceux qui ne sont plus ? C'est ici que l'art et la musique se révèlent être les plus sûrs vecteurs de ce lien trans-temporel.

​Comment ne pas penser au bouleversant Requiem de Gabriel Fauré, conçu non comme une terrifiante évocation du Jugement dernier, mais comme une apaisante "berceuse de la mort" ? Des polyphonies sacrées aux complaintes profanes des cultures du monde entier, l'expression artistique se fait l'écho de cette absence habitée. Elle traduit la conviction intime que la fin biologique n'abolit pas la présence symbolique.

​En un mot : Explorer ces traditions de novembre, c'est refuser de réduire l'être humain à sa seule utilité immédiate. Honorer les absents, c'est en réalité rejeter l'amnésie du monde moderne ; c'est affirmer, par la grâce du souvenir et de l'art, que les liens qui nous unissent sont infiniment plus durables que la pierre des tombeaux.

Voir les commentaires

Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

Publié dans #Toussaint, #Fête des morts

Repost0

Publié le 30 Septembre 2026

Molenbeek bashing, réseaux sociaux et presse poubelle : quand le buzz l'emporte sur la déontologie

​Un an après les faits, le soufflé politico-médiatique est retombé, mais l'institutionnel demeure. Le Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ) a rendu son verdict dans l'affaire opposant plusieurs plaignants à l'émission C’est vous qui le dites, diffusée sur VivaCité (RTBF) et présentée par Cyril Detaeye. En cause : le traitement réservé à une déclaration de Saliha Raiss, bourgmestre faisant fonction de Molenbeek, le 1er septembre 2025.

​Au-delà de l'anecdote locale, cette décision offre une radiographie implacable des dérives conjuguées du Molenbeek bashing, de la presse poubelle et de l'irresponsabilité algorithmique au sein des grands médias.

​1. L’historique : du fait divers local au narratif global

​Le 1er septembre 2025, un extrait de conseil communal enflamme la Toile. On y entend Saliha Raiss lancer un cinglant : « Si on dérange, allez ailleurs, dégagez ! » Relayée initialement par un article sensationnaliste de La Dernière Heure et une vidéo tronquée — habilement poussée par des militants politiques —, la séquence fait immédiatement l'effet d'une traînée de poudre.

​L'objectif est atteint : faire croire que l'édile socialiste enjoint l'ensemble des Belges ou des non-musulmans à quitter la commune. La machine s'emballe au point d'attirer l'attention d'Elon Musk sur X, propulsant un incident communal belge au rang de polémique civilisationnelle mondiale.

​C’est précisément dans ce climat surchauffé, entretenu par une presse en quête permanente de scandale, que l’équipe de l'émission choisit de s'emparer du sujet, jugeant la séquence « d’intérêt général ». Mais au lieu d'exercer un travail rigoureux de vérification, le média emboîte le pas de ce piège médiatique.

​2. Le diagnostic du CDJ : entre nuance à l'antenne et abandon en ligne

​Saisie par plusieurs plaintes, l'autorité morale de la déontologie a tranché de manière ferme, distinguant le traitement audiovisuel de la gestion numérique :

  • ​À l’antenne : Le CDJ relève que l'animateur a certes rappelé que ces propos intervenaient en réaction à des insultes racistes. Toutefois, l'article 3 du Code de déontologie (relatif à l'omission ou la déformation d'une information essentielle) est jugé enfreint au début du débat en raison d'un cadrage initial trompeur, même si la discussion en studio a permis d'atténuer la méprise.
  • ​Sur les réseaux sociaux : C'est le point de bascule du dossier. Le teaser de l'émission, publié sur Facebook, est resté figé dans sa version trompeuse, sans la moindre mise en perspective ni contextualisation ultérieure.

​3. Le piège du "Molenbeek bashing" et la dictature de l'instant

​Cette affaire illustre un mécanisme récurrent : le Molenbeek bashing. Ce réflexe consiste à ériger la commune bruxelloise en symbole permanent de tous les maux, quitte à tordre la réalité pour nourrir un narratif anxiogène.

​Lorsque des médias traditionnels emboîtent le pas à cette logique de la presse poubelle, ils confèrent une légitimité institutionnelle à une intox fabriquée. Le fait que la publication initiale et son flot de commentaires haineux soient restés en ligne pendant plus d'un an démontre une tolérance coupable envers la stigmatisation d'un territoire au nom de l'engagement.

​4. Anatomie d'un sophisme : la logique pervertie par le buzz

​Sur le plan argumentatif, ce procédé relève d'une véritable ingénierie de la polarisation s'articulant autour de plusieurs biais :

  • ​L'homme de paille et la décontextualisation : Transformer une injonction ciblée contre des auteurs d'insultes racistes en une sommation adressée à l'ensemble des citoyens.
  • ​La généralisation hâtive : Prendre un cas isolé et amplifié pour valider un narratif généraliste et stigmatisant.
  • ​L'appel à l'émotion : Surcharger l'information de symboles identitaires pour paralyser l'esprit critique au profit d'un réflexe épidermique.
  • ​Le sophisme algorithmique : Inverser la rationalité où le critère de vérité n'est plus l'adéquation au fait, mais la viralité.

​5. Quand la répétition forge une fausse réalité

​C’est la consécration de l'effet de vérité illusoire, dopé par les algorithmes et les méthodes de la presse poubelle. Sur les réseaux sociaux, la répétition en boucle et l'engagement massif court-circuitent toute vérification.

​Lorsqu'un mensonge initial est amplifié par des relais partisans et repris par des comptes à forte visibilité, il finit par acquérir une consistance propre dans l'esprit du public. Le volume du bruit remplace la vérité des faits, transformant une rumeur toxique en une évidence virtuelle.

​Conclusion : pour une écologie de l'information responsable

​Cette décision du CDJ rappelle une vérité fondamentale : le buzz ne dispense pas du journalisme. En cédant aux sirènes de la polarisation, en copiant les recettes de la presse poubelle et en s'affranchissant de toute modération efficace sur leurs pages, les médias risquent de devenir les simples caisses de résonance des pires réflexes xénophobes. Une rigueur accrue s'impose désormais pour que la quête d'audience ne supplante plus jamais la déontologie.

Voir les commentaires

Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

Publié dans #Molenbeek, #Presse poubelle, #Facebook

Repost0

Publié le 30 Septembre 2026

Et si Jésus débarquait à Bruxelles ? (Le tableau le plus déjanté de l'histoire belge)
Et si Jésus débarquait à Bruxelles ? (Le tableau le plus déjanté de l'histoire belge)

​Imaginez la scène : le Christ revient sur Terre. Pas dans un décor biblique poussiéreux, non. Il choisit Bruxelles, en 1889, au milieu d'une foule en délire, de fanfares tonitruantes et de masques de carnaval complètement flippants.

​Bienvenue dans l'univers totalement barré de James Ensor, l'un des peintres les plus fascinants de Belgique.

​Un chef-d'œuvre monumental (et un brin mégalo)

​Quand l'artiste ostendais peint L'Entrée du Christ à Bruxelles en 1889, il ne fait pas les choses à moitié : la toile mesure plus de quatre mètres de long ! Mais le plus savoureux dans cette histoire, c'est que le Christ, c'est lui.

​Isolé au milieu d'une marée humaine hystérique, Jésus a les traits de James Ensor en personne. Pourquoi ? Parce que le peintre, incompris par ses contemporains et boudé par les critiques, s'est dit qu'après tout, il méritait bien un petit traitement de faveur à la mode messianique. Une bonne dose d'autodérision, mâtinée d'un ego bien trempé !

​Une satire qui égratigne tout le monde

​Ne vous y trompez pas : sous des airs de grande fête colorée, cette toile est une immense claque donnée à la bonne société de l'époque.

​Ensor utilise des masques grimaçants (inspirés de la boutique de souvenirs de sa maman à Ostende) pour représenter la bourgeoisie, les politiciens corrompus, les juges et les prêtres. Tout le monde en prend pour son grade. Et pour parfaire le tout, une grande banderole flotte au-dessus de la foule avec l'inscription : « Vive la sociale ». De quoi donner des sueurs froides aux autorités bien pensantes de l'époque.

​Trop subversif pour son propre bien

​Aujourd'hui considéré comme le grand ancêtre de l'expressionnisme, ce tableau a pourtant fait un four monumental à l'époque. Refusé par le cercle artistique avant-gardiste Les Vingt en 1889 par peur du scandale, il est sagement resté caché dans l'atelier d'Ensor pendant des décennies, loin des regards.

​La prochaine fois que vous flânez dans un musée ou que vous pensez à Bruxelles, dites-vous qu'il y a plus d'un siècle, un peintre a imaginé la plus grande fête satirique jamais mise sur toile.

​Et vous, si le Christ débarquait dans votre ville aujourd'hui, vous pensez qu'il fuirait en courant ou qu'il finirait sur les réseaux sociaux ?

Voir les commentaires

Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

Publié dans #James Ensor, #Expressionisme, #Artistes du Paradis, #Bruxelles

Repost0