Publié le 9 Septembre 2026

​« On ne risque pas d'y voir beaucoup de Mohamed et de Rachid » : Anatomie d'un réflexe xénophobe
« On ne risque pas d'y voir beaucoup de Mohamed et de Rachid » : Anatomie d'un sophisme identitaire sur le service militaire en Belgique
​Par Mario Scolas

Publié le 9 septembre 2026

​En parcourant ces derniers jours la section des commentaires sous les articles d’actualité consacrés au projet de service militaire volontaire en Belgique, j'ai eu une fois de plus ce sentiment de familiarité fatiguée. Face à l'information, certains réflexes numériques ont la tête dure : un internaute jette un œil aux prénoms évoqués et lâche cette antienne lue des centaines de fois : « On ne risque pas d'y voir beaucoup de Mohamed et de Rachid. »

​À première vue, pour un œil inattentif, cela pourrait passer pour une simple observation ou une critique de comptoir. Pourtant, lorsque l’on prend la peine d’analyser ce type de propos à la lumière de la Nouvelle Rhétorique de Chaïm Perelman et de la logique argumentative, l’on ne se trouve pas en présence d’un simple égarement, mais bien d’une construction sophistiquée pensée pour distiller un préjugé tout en contournant habilement la législation.

​I. Le recours au « lieu de la quantité » et la sélection des présupposés

​Pour l’auditoire auquel il s’adresse, l’énoncé ne se pose pas comme une conclusion déductive rigoureuse, mais comme une évidence partagée. Perelman insiste sur le fait que toute argumentation vise l’adhésion d’un auditoire. Ici, l’argument s’appuie implicitement sur un lieu de la quantité inversé ou sur un stéréotype érigé en axiome : l’idée préconçue d’une incompatibilité essentielle entre l’institution régalienne et une fraction de la citoyenneté.

​En sélectionnant arbitrairement des prénoms symboliques, le locuteur opère une réduction drastique de la réalité sociale. Il utilise l’argumentation par l’exemple de manière tendancieuse : l’absence supposée ou décrétée de ces individus dans un champ visuel partiel est érigée en règle générale, méconnaissant par le fait même la complexité du tissu social et institutionnel belge.

​II. La dissociation des notions : l’apparence et la réalité du constat

​L’une des clés de voûte de cette rhétorique — qui met à nu la mauvaise foi constitutive de ce discours — réside dans ce que Perelman appelle la dissociation des notions, qui sépare le couple apparence/réalité :

  • ​D’une part, l’énoncé se donne les apparences de l’objectivité neutre : il se présente sous la forme d’un simple constat empirique, d’une observation visuelle anodine (« je ne fais que regarder »).
  • ​D’autre part, la réalité pragmatique du discours est une accusation normative et identitaire, suggérant qu’une partie des citoyens belges serait par nature réfractaire aux devoirs collectifs de la nation.

​Ce dédoublement permet au locuteur de se soustraire à la contradiction. Si l’on oppose à cet argument des données factuelles démontrant la diversité au sein des forces armées, le locuteur opère un repli tactique : il nie la portée générale de son propos pour se réfugier derrière la stricte subjectivité de son impression. C’est précisément cette élasticité argumentative qui immunise provisoirement le discours contre la critique rationnelle et la sanction juridique.

​III. Le double langage et la fabrique d’un climat anxiogène

​Pourquoi formuler les choses de cette manière plutôt que par une attaque frontale ? En Belgique, le cadre légal est pourtant clair : la loi Philippe Moureau du 30 juillet 1981 réprime sévèrement certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie, y compris l'incitation à la haine ou à la discrimination. Face à ce verrou juridique, les espaces numériques deviennent le terrain d’élection d’un racisme symbolique. En recourant à des allusions codées, le locuteur contourne la matérialité de l'infraction tout en atteignant son objectif illocutoire : fracturer symboliquement l’unité de la communauté civique.

​Au-delà de la manipulation formelle, cette stratégie produit un effet profondément toxique et anxiogène. En ramenant chaque sujet institutionnel à une fracture identitaire inévitable, ces commentaires distillent l’idée d’un conflit larvé et d’une société fragmentée en permanence. Cette saturation d’agressivité et de suspicion généralisée épuise le débat public, décourage les voix mesurées et installe chez le citoyen un sentiment d’impuissance face à l’avenir du vivre-ensemble.

​Conclusion

​En rhétorique perelmanienne, l’argumentation vise à persuader un auditoire universel par le moyen du raisonnable. Or, ces commentaires rompent délibérément avec l’éthique de la discussion : ils ne cherchent pas à établir une vérité, mais à renforcer la cohésion d’un groupe par l’exclusion symbolique de l’autre.

​Déconstruire ces espaces numériques permet de lever le voile sur leur artifice : face à la responsabilité des plateformes et à la nécessité de réarmer la pensée critique, ce qui se présente sous les traits de l’évidence dans le débat sur le service militaire en Belgique n’est rien d’autre qu’un artifice rhétorique redoutable, conçu pour miner insidieusement le concept même de citoyenneté et empoisonner durablement le débat démocratique.

​Bibliographie sélective (Normes ISO 690)

​1. Publications de l’auteur

  • SCOLAS, Mario. « On ne risque pas d'y voir beaucoup de Mohamed ou de Rachid » : Anatomie d'un sophisme identitaire sur le service militaire en Belgique. Last Night in Orient [en ligne]. Publié le 8 septembre 2026. Disponible à l'adresse : [https://musique-arabe.over-blog.com/](https://musique-arabe.over-blog.com/)

​2. Cadre théorique et rhétorique (Chaïm Perelman)

  • PERELMAN, Chaïm et OLBRECHTS-TYTECA, Lucie. Traité de l’argumentation : la nouvelle rhétorique. 6e éd. Bruxelles : Éditions de l'Université de Bruxelles, 2008. (Collection de sociologie et de philosophie du droit). ISBN 978-2-8004-1393-8.
  • PERELMAN, Chaïm. L’empire rhétorique : rhétorique et argumentation. Paris : Vrin, 1997. (Bibliothèque des textes philosophiques). ISBN 978-2-7116-1299-5.
  • AMOSSY, Ruth. L’argumentation dans le discours. 4e éd. Paris : Armand Colin, 2021. (U. Lettres). ISBN 978-2-200-63162-8.

​3. Sociologie des médias, racisme en ligne et Dogwhistle

  • LÉVY, Jacques (dir.). Le tournant global de la sociologie. Paris : Éditions rue d'Ulm, 2018. ISBN 978-2-7288-0639-3.
  • HANEY-LÓPEZ, Ian. Dog Whistle Politics: How Coded Racial Appeals Have Reinvented Racism and Wrecked the Middle Class. New York : Oxford University Press, 2014. ISBN 978-0-19-996427-7.
  • WODAK, Ruth et MEYER, Michael (dir.). Methods of Critical Discourse Studies. 3rd ed. London : SAGE Publications, 2016. ISBN 978-1-4462-8608-8.

​4. Contexte belge, citoyenneté et institutions

  • REA, Andrea et MARTINIÉRO, Marco (dir.). Immigration et intégration en Belgique francophone. Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur, 2009. (Ouvertures sociologiques). ISBN 978-2-8041-5832-3.
  • MARCOTTY, Jean (dir.). La défense en Belgique : enjeux géopolitiques et sociétaux. Bruxelles : Bruylant, 2021. ISBN 978-2-8027-6812-8.
  • DELWIT, Pascal. La vie politique en Belgique : De l'an 1830 à nos jours. 4e éd. Bruxelles : Éditions de l'Université de Bruxelles, 2022. (Science politique). ISBN 978-2-8004-1786-8.

Voir les commentaires

Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

Publié dans #Logique et argumentation, #Racisme, #Belgique

Repost0

Publié le 9 Septembre 2026

Contre-courant

​par Mario Scolas

​À l'heure où les technologies de l'instantanéité arraisonnent notre attention, le paysage numérique offre le spectacle d'un flux intarissable. Les plateformes sociales, façonnées pour exacerber l'immédiateté et monnayer l'engagement, imposent une cadence implacable où l'éphémère dispute le pas au superficiel. Dans cet océan de vacarme où le temps long est banni, la tenue d'un journal en ligne — que d'aucuns persistent à nommer un blog — s'apparente à un acte de dissidence intellectuelle. Ce choix ne relève guère d'une coquetterie technique, mais d'une posture philosophique : réinvestir un espace souverain pour métamorphoser notre rapport au verbe, à la durée et à autrui.

​I. S'affranchir du flux pour ériger le stock

​Les réseaux sociaux orchestrent une amnésie programmée où chaque propos se consume en quelques heures, englouti par les sables mouvants d'un fil d'actualité perpétuel. C'est la dictature du flux. Le blog, par contraste, procède du stock et de la sédimentation. En s'établissant sur une terre foncière affranchie des algorithmes de visibilité, l'auteur choisit la pérennité. Un article mûrement réfléchi, ciselé avec soin, ne craint pas l'obsolescence des tendances ; il demeure, tel un phare, capable d'éclairer et d'interpeller au long cours.

​II. L'audace de la complexité face à la pensée binaire

​Les formats contemporains, par leur exiguïté même, encouragent la caricature, l'invective et le manichéisme en exigeant une adhésion immédiate ou un rejet sommaire. Or, la pensée est une architecture infiniment plus complexe que de simples commentaires : elle requiert le temps de la gestation, l'acceptation des zones d'ombre et le déploiement d'une dialectique rigoureuse. Le blog accorde ses lettres de noblesse à cette nuance. S'autoriser un article au long cours, c'est refuser le prêt-à-penser pour offrir au lecteur une denrée devenue rare : la profondeur de champ.

​III. L'exercice d'une souveraineté créative

​Affranchi des injonctions mercantiles et des standards normatifs, le blog incarne un territoire d'expression absolutiste où il n'est nul besoin de plaire à une machine aveugle ni de courir après la viralité. La liberté y est totale : le style, le rythme, la mise en forme et la teneur des propos obéissent aux seules exigences intimes de celui qui écrit. C'est un espace façonné à l'aune de ses convictions, un atelier où l'art de la plume reprend ses droits loin des diktats de la quantification.

​IV. La résurrection d'une conversation authentique et l'immunité contre le bruit

​Paradoxalement, l'hyper-connexion engendre une solitude abyssale, réduisant l'interaction à l'injonction muette d'un clic tout en s'exposant au parasitisme permanent des trolls. Par sa nature même — son exigence de lecture et son format long —, le blog agit comme un filtre protecteur redoutable. Le provocateur, allergique à l'effort intellectuel et à la civilité, passe naturellement son chemin. La fréquentation de ce lieu draine ainsi une communauté d'esprits affinitaires, disposés à un véritable échange épistolaire où la sérénité de la réflexion l'emporte définitivement sur l'invective.

​En guise de viatique

​Plus qu'un simple outil de publication, le carnet en ligne demeure le dernier rempart de l'intériorité connectée. En y cultivant la complexité, la liberté souveraine et la quiétude des échanges, il ne s'agit plus seulement de publier, mais de résister.

Voir les commentaires

Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

Publié dans #Blog

Repost1

Publié le 9 Septembre 2026

D'almanach et la table de Bruxelles
La Mémoire au Menu : Quand l'Almanach de Bruxelles dresse la table des passions populaires

​Par Mario Scolas, Last Night in Orient

En arpentant les éditions de l'Almanach bruxellois au tournant des années 2000, Christian Souris a transformé l'histoire locale en un festin littéraire. Entre souvenirs de quartier, gouaille des Marolles et ragoûts mitonnés à l'ancienne, plongée au cœur d'un patrimoine gourmand qui refuse de s'éteindre.

 

​Il est des livres dont la reliure semble retenir les effluves d'un vieux comptoir de zinc et la tiédeur d'un plat qui mijote depuis l'aube. En signant ses Almanachs bruxellois, Christian Souris n'a pas seulement rédigé des chroniques d'érudition locale ; il a orchestré un véritable inventaire poétique de l'âme bruxelloise. Loin des marbres officiels et des chronologies froides, l'auteur a choisi d'explorer la capitale « sur la pointe des pieds », épousant ce pas de côté où l'histoire se fait chair, gouaille et, par-dessus tout, art de la table.

​L’éloge du quotidien : l’almanach comme art de vivre

​Le format de l’almanach possède cette vertu cardinale d'inscrire le lecteur dans le temps long des saisons. Sous la plume de Souris, le folklore n'est jamais figé dans la naphtaline d'un musée ; il palpite au rythme des quartiers, des figures de la zwanze et des rites immuables du pavé.

​Dans cet univers, le patrimoine ne s’arrête pas aux corniches baroques de la Grand-Place. Il descend d'un étage pour s’attabler. La gastronomie y est envisagée non comme le manifeste élitiste d'une haute cuisine, mais comme le miroir d’un peuple : généreuse, terrienne, indissociable de ce sens inné de la convivialité qui transforme un simple repas en un acte de résistance joyeuse.

​Du terroir à la table : une symphonie culinaire

​Pour restituer toute la vérité de la cuisine bruxelloise, l'œuvre de Christian Souris embrasse aussi bien les produits de la terre que ceux de la mer, sans jamais négliger l'art de la débrouille.

​1. Les monuments de la terre et de l’âtre

​Ouvrir l’ouvrage, c’est d’emblée s'exposer à la caresse des brumes brabançonnes et à la rondeur des sauces nappantes :

  • Le stoemp et les classiques : Alliance rustique et noble de pommes de terre et de légumes de saison écrasés au beurre, escortant la saucisse de braise ou le boudin.
  • Les plats mijotés : Les carbonnades à la flamande, doucement mitonnées dans la bière brune avec leur tranche de pain d'épices moutardée, dialoguent avec les boulets à la bruxelloise (sauce lapin au sirop de Liège), le waterzooi de volaille, le lapin aux pruneaux et à la kriek, ou encore le rustique hochepot.
  • Le règne des abats : Joyaux d'une cuisine authentique qui ne jetait rien, les rognons de veau relevés d'une pointe de genièvre ou de moutarde, la langue de bœuf à la sauce madère, les tripes et le foie de veau aux oignons caramélisés témoignent de cet art consommé du réconfort.

​2. L'écume et le pavé : les mémoires portuaires et iodées

​Parce que Bruxelles a longtemps entretenu un lien étroit avec l'eau et ses voies navigables, la mer s'invite par éclats vifs sur les étals des marchés et dans les rues des Marolles :

  • Les caricoles : Bulots frémissant dans un bouillon hautement corsé de céleri et de poivre blanc, picorés à même la charrette des marchands ambulants.
  • Les scholles : Plies séchées au grand air, vendues sur le pouce comme pitance populaire.
  • Les petits poissons de bistrot : Harengs marinés et maquereaux frits.
  • Les croquettes aux crevettes grises : Véritable institution croustillante et fondante, gorgée de l'iode de la mer du Nord.
​Conclusion : Le goût de l'immortalité

​À travers cette fresque où se croisent le bouillon des caricoles et la lourdeur bienheureuse d’un hochepot d'hiver, Christian Souris signe bien plus qu’un catalogue nostalgique. Il nous rappelle que la véritable identité d'une ville se mesure à la chaleur de ses tables.

​L’Almanach bruxellois s’impose ainsi non comme un livre de recettes figé, mais comme un viatique indispensable : une invitation permanente à lever le coude et la fourchette pour célébrer, cuillère après cuillère, la formidable obstination d'un peuple à savourer la vie.

​Bibliographie

​SOURIS, Christian, 1997. Almanach bruxellois 1997 : l'histoire au quotidien. Louvain-la-Neuve : Quorum. ISBN 2-930014-88-1.

​SOURIS, Christian, 1997. Almanach bruxellois 1998 : l'histoire au quotidien. Louvain-la-Neuve : Quorum. ISBN 2-87399-012-0.

​SOURIS, Christian, 1998. Almanach bruxellois 1999 : l'histoire au quotidien. Louvain-la-Neuve : Quorum.

​SOURIS, Christian, 1999. Almanach bruxellois 2000 : l'histoire au quotidien. Bruxelles : Fun Editions.

Voir les commentaires

Rédigé par Last Night in Orient - LNO ©

Publié dans #Gastronomie, #Bruxelles, #Gastronomie bruxelloise

Repost0