Publié le 9 Septembre 2026
Publié le 9 septembre 2026
En parcourant ces derniers jours la section des commentaires sous les articles d’actualité consacrés au projet de service militaire volontaire en Belgique, j'ai eu une fois de plus ce sentiment de familiarité fatiguée. Face à l'information, certains réflexes numériques ont la tête dure : un internaute jette un œil aux prénoms évoqués et lâche cette antienne lue des centaines de fois : « On ne risque pas d'y voir beaucoup de Mohamed et de Rachid. »
À première vue, pour un œil inattentif, cela pourrait passer pour une simple observation ou une critique de comptoir. Pourtant, lorsque l’on prend la peine d’analyser ce type de propos à la lumière de la Nouvelle Rhétorique de Chaïm Perelman et de la logique argumentative, l’on ne se trouve pas en présence d’un simple égarement, mais bien d’une construction sophistiquée pensée pour distiller un préjugé tout en contournant habilement la législation.
Pour l’auditoire auquel il s’adresse, l’énoncé ne se pose pas comme une conclusion déductive rigoureuse, mais comme une évidence partagée. Perelman insiste sur le fait que toute argumentation vise l’adhésion d’un auditoire. Ici, l’argument s’appuie implicitement sur un lieu de la quantité inversé ou sur un stéréotype érigé en axiome : l’idée préconçue d’une incompatibilité essentielle entre l’institution régalienne et une fraction de la citoyenneté.
En sélectionnant arbitrairement des prénoms symboliques, le locuteur opère une réduction drastique de la réalité sociale. Il utilise l’argumentation par l’exemple de manière tendancieuse : l’absence supposée ou décrétée de ces individus dans un champ visuel partiel est érigée en règle générale, méconnaissant par le fait même la complexité du tissu social et institutionnel belge.
L’une des clés de voûte de cette rhétorique — qui met à nu la mauvaise foi constitutive de ce discours — réside dans ce que Perelman appelle la dissociation des notions, qui sépare le couple apparence/réalité :
- D’une part, l’énoncé se donne les apparences de l’objectivité neutre : il se présente sous la forme d’un simple constat empirique, d’une observation visuelle anodine (« je ne fais que regarder »).
- D’autre part, la réalité pragmatique du discours est une accusation normative et identitaire, suggérant qu’une partie des citoyens belges serait par nature réfractaire aux devoirs collectifs de la nation.
Ce dédoublement permet au locuteur de se soustraire à la contradiction. Si l’on oppose à cet argument des données factuelles démontrant la diversité au sein des forces armées, le locuteur opère un repli tactique : il nie la portée générale de son propos pour se réfugier derrière la stricte subjectivité de son impression. C’est précisément cette élasticité argumentative qui immunise provisoirement le discours contre la critique rationnelle et la sanction juridique.
Pourquoi formuler les choses de cette manière plutôt que par une attaque frontale ? En Belgique, le cadre légal est pourtant clair : la loi Philippe Moureau du 30 juillet 1981 réprime sévèrement certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie, y compris l'incitation à la haine ou à la discrimination. Face à ce verrou juridique, les espaces numériques deviennent le terrain d’élection d’un racisme symbolique. En recourant à des allusions codées, le locuteur contourne la matérialité de l'infraction tout en atteignant son objectif illocutoire : fracturer symboliquement l’unité de la communauté civique.
Au-delà de la manipulation formelle, cette stratégie produit un effet profondément toxique et anxiogène. En ramenant chaque sujet institutionnel à une fracture identitaire inévitable, ces commentaires distillent l’idée d’un conflit larvé et d’une société fragmentée en permanence. Cette saturation d’agressivité et de suspicion généralisée épuise le débat public, décourage les voix mesurées et installe chez le citoyen un sentiment d’impuissance face à l’avenir du vivre-ensemble.
En rhétorique perelmanienne, l’argumentation vise à persuader un auditoire universel par le moyen du raisonnable. Or, ces commentaires rompent délibérément avec l’éthique de la discussion : ils ne cherchent pas à établir une vérité, mais à renforcer la cohésion d’un groupe par l’exclusion symbolique de l’autre.
Déconstruire ces espaces numériques permet de lever le voile sur leur artifice : face à la responsabilité des plateformes et à la nécessité de réarmer la pensée critique, ce qui se présente sous les traits de l’évidence dans le débat sur le service militaire en Belgique n’est rien d’autre qu’un artifice rhétorique redoutable, conçu pour miner insidieusement le concept même de citoyenneté et empoisonner durablement le débat démocratique.
1. Publications de l’auteur
- SCOLAS, Mario. « On ne risque pas d'y voir beaucoup de Mohamed ou de Rachid » : Anatomie d'un sophisme identitaire sur le service militaire en Belgique. Last Night in Orient [en ligne]. Publié le 8 septembre 2026. Disponible à l'adresse : [https://musique-arabe.over-blog.com/](https://musique-arabe.over-blog.com/)
2. Cadre théorique et rhétorique (Chaïm Perelman)
- PERELMAN, Chaïm et OLBRECHTS-TYTECA, Lucie. Traité de l’argumentation : la nouvelle rhétorique. 6e éd. Bruxelles : Éditions de l'Université de Bruxelles, 2008. (Collection de sociologie et de philosophie du droit). ISBN 978-2-8004-1393-8.
- PERELMAN, Chaïm. L’empire rhétorique : rhétorique et argumentation. Paris : Vrin, 1997. (Bibliothèque des textes philosophiques). ISBN 978-2-7116-1299-5.
- AMOSSY, Ruth. L’argumentation dans le discours. 4e éd. Paris : Armand Colin, 2021. (U. Lettres). ISBN 978-2-200-63162-8.
3. Sociologie des médias, racisme en ligne et Dogwhistle
- LÉVY, Jacques (dir.). Le tournant global de la sociologie. Paris : Éditions rue d'Ulm, 2018. ISBN 978-2-7288-0639-3.
- HANEY-LÓPEZ, Ian. Dog Whistle Politics: How Coded Racial Appeals Have Reinvented Racism and Wrecked the Middle Class. New York : Oxford University Press, 2014. ISBN 978-0-19-996427-7.
- WODAK, Ruth et MEYER, Michael (dir.). Methods of Critical Discourse Studies. 3rd ed. London : SAGE Publications, 2016. ISBN 978-1-4462-8608-8.
4. Contexte belge, citoyenneté et institutions
- REA, Andrea et MARTINIÉRO, Marco (dir.). Immigration et intégration en Belgique francophone. Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur, 2009. (Ouvertures sociologiques). ISBN 978-2-8041-5832-3.
- MARCOTTY, Jean (dir.). La défense en Belgique : enjeux géopolitiques et sociétaux. Bruxelles : Bruylant, 2021. ISBN 978-2-8027-6812-8.
- DELWIT, Pascal. La vie politique en Belgique : De l'an 1830 à nos jours. 4e éd. Bruxelles : Éditions de l'Université de Bruxelles, 2022. (Science politique). ISBN 978-2-8004-1786-8.
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