Publié le 8 Septembre 2026
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Par Mario Scolas (Last Night in Orient) — 8 septembre 2026
Il est des objets de jeunesse qui portent en eux une charge émotive singulière : celle des sacrifices consentis et des premiers éblouissements. Très jeune, j'avais économisé sou par sou pour m'offrir un véritable trésor : l'imposante Histoire universelle de la musique de Roland de Candé, un ouvrage en deux tomes reliés qui promettait de m'ouvrir les portes d'un monde infini. Quarante ans plus tard, le cap des soixante ans franchi, l'envie m'a pris de rouvrir ces pages jaunies, initiant un voyage immobile entre le lecteur d'autrefois et l'auditeur d'aujourd'hui.
Pour mesurer la résonance de cette lecture à l'âge mûr, il convient de se remémorer l'homme derrière l'œuvre. Né en 1923, Roland de Candé fut l'une des figures les plus singulières de la musicologie française. Son parcours s'inscrit dans cette tradition d'atypisme qui forge les grands esprits : formé d'abord aux sciences et aux lettres, diplômé ingénieur, il a su marier une rigueur intellectuelle absolue à une passion dévorante pour l'art des sons.
Homme de tous les médias — tour à tour directeur artistique, monteur son pour le cinéma, compositeur et artisan infatigable de la vie musicale aux côtés de la Fondation Royaumont —, de Candé s'est imposé comme un vulgarisateur de génie. À une époque où la culture savante peinait à s'extraire des conservatoires, ses monographies et dictionnaires publiés aux éditions du Seuil ont façonné la bibliothèque de milliers d'amateurs. Son Histoire universelle de la musique, parue en 1978, n'était pas qu'un simple compendium de dates ; c'était une boussole intellectuelle conçue pour éclairer l'oreille et affiner la sensibilité.
L'ouvrage se distingue d'emblée par sa somptueuse iconographie. Véritable musée portatif, il entrelace texte et images : reproductions de manuscrits anciens, enluminures, portraits de compositeurs, gravures d'instruments disparus et fac-similés de partitions dialoguent constamment avec le propos musicologique. Feuilleter ces pages aujourd'hui ravive le plaisir esthétique d'un objet où le visuel prolonge et enracine l'histoire.
À cette richesse matérielle s'ajoute une dimension que le jeune lecteur que j'étais ne pouvait qu'espérer : la complicité des technologies modernes. Là où la découverte des œuvres relevait autrefois d'une quête ardue — tributaire de la rareté des disques ou des grilles radiophoniques —, le livre trouve désormais sa voix instantanément. Les antiennes grégoriennes, les subtilités de l'ars nova ou les polyphonies de la Renaissance résonnent d'un simple geste. Le texte s'incarne, l'érudition prend corps et la lecture devient une immersion sensorielle totale.
Reprendre l'ouvrage par son premier tome — consacré aux origines, au chant grégorien et aux balbutiements de la polyphonie — ne relève pas seulement de l'exercice érudit. Ce retour aux fondations éclaire d'un jour nouveau mes rivages de prédilection, car si la curiosité m'a poussé à rebrousser chemin vers l'aube des temps, mon cœur de mélomane a toujours battu pour la musique baroque et classique.
En cheminant à travers ces pages liminaires, on saisit toute la genèse des siècles à venir : la mue de la monodie vers la complexité du contrepoint, la transition des modes anciens vers la tonalité, offrant aux maîtres de demain le vocabulaire souverain de l'architecture sonore. Dès lors, s'avancer vers l'exubérance théâtrale du baroque — avec sa basse continue et ses contrastes dramatiques — ou vers la clarté lumineuse du classicisme procure une jubilation plus vertigineuse encore.
Cette démarche introspective résonne intimement avec le travail mené au quotidien sur le blog Last Night in Orient qui rassemble aujourd'hui plus de seize millions de visiteurs. Explorer les racines de la musique, tisser des passerelles entre la rigueur classique, les horizons de l'ethnomusicologie, la diversité des musiques du monde et la fascination des traditions arabes, c'est perpétuer sous une autre forme ce même idéal de transmission. Les livres fondateurs de notre jeunesse nourrissent notre regard d'adultes, ouvrant sans cesse de nouveaux champs à l'écoute et au partage.
Quarante ans après mes premières économies d'enfant, ce retour aux deux tomes de Roland de Candé m'offre une certitude apaisante : certaines passions d'âge tendre ne s'éteignent jamais ; elles mûrissent avec nous. Grâce à la permanence du livre, à la splendeur de ses illustrations et à la complicité du numérique, le cercle est bouclé. Le jeune mélomane d'autrefois et l'auditeur d'expérience d'aujourd'hui se donnent enfin la main, portés par la même ferveur devant le mystère et la beauté de la musique.
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